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Full text of "Voyage de M. le Chevalier de Chastellux, en Amérique"

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VOYAGE 

de m. le chevalier 

• \ 

D E i. * 

» * 

c Æt-4 ST JH X JL jjrjx:^ 

EN' 

Amérique. 



A PARIS; 

Et f c trou v* à Bruxelles, 

Chez B. LE FRANC Q, Imprimeur - Libraire , 

rue de la Magdelaine. 


de bois , & s etoit conftruit une maifon au 
milieu d un terrain allez vafte , qu*il avoit 
déjà défriche. Je voyois pour la première 
Fois ce que j’ai vu cent fois depuis. En ef- 
fet, quelques montagnes que j’aie gravies, 
quelques forêts que j’aie traverfées , quel- 
ques chemins détournés que j’aie fuivis , je 
n ai jamais fait trois milles fans trouver un 
nouvel etablilfement , ou commençant à 
le former, ou déjà en valeur. Voici com- 
ment on procédé à ces nouvelles cultures , 
qu’on appelle improvements ou news fetle- 
ments , ( améliorations ou nouveaux établif- 
femens. ) Tout homme qui a pu fe pro- 
curer un fond de 6 ou 700 livres de notre 
monnoie, & qui fe fent la volonté de tra- 
vailler, peut aller dans les bois & y acheter 
une portion de terre , communément de 
150 à 200 acres, qui ne lui revient guere 
qu’à un dollar d ou 100 fous l’acre, & dont 
il ne paye qu’une petite partie en argent 
comptant. Là il conduit une vache à lait, 
quelques cochons, ou feulement une truie 
pleine , & deux chevaux médiocres , qui 
ne lui coûtent pas plus de quatre louis cha- 
cun. A ces précautions il joint celle d’avoir 
quelques provitions en farine & en cidre. 
Muni de ce premier capital, il commence 
par abatre tous les petits arbres, & quel- 
ques fortes branches des plus gros; il s’en 
fert pour faire les fences ou barrières du 
premier champ qu’il veut défricher; enfuite 
il attaque hardiment ces chênes ou ces 
pins immenfes, qu’on prendroit pour les 
anciens Seigneurs du terrain qu’il vient 


tifurper ; il les dépouillé de leur écorce, ou 
les cerne tout autour avec la hache. Ces 
arbres bielles mortellement , le voient au 
printemps fuivant privés de leurs honneurs ; 
leurs feuilles ne pouffent plus, leurs bran- 
ches tombent, & bientôt leur tige n’ell plus 
qu’un fquélete hideux. Cette tige femble en- 
core braver les efforts du nouveau Colon; 
mais pour peu qu’elle offre quelques cre- 
vai! es , quelques fentes, on l’entoure de 
leu , & la flamme confirme ce que le fer 
n a pu détruire. Mais il fiiffit que les 
petits arbres l'oient abatus, & que les grands 
aient perdu leur lève. Lorlque cet objet elt 
rempli, le terrain eft éclairci , ekared-, l’air 
& le l'oleil commencent à entrer en com- 
merce avec cette terre , toute formée de 
végétaux détruits , cette terre féconde qui 
ne demande qu’à produire; l’herbe croît 
avec rapidité. Des la première année les 
beftiaux ont dequoi vivre ; on les laiffe le 
multiplier, ou même on en acheté de nou* 
veaux , & on les emploie à labourer une 
portion de terrain , dans laquelle on feme 
du grain , qui rend vingt & trente pour 
un. L’année d’après , nouveaux abatis , 
nouvelles fhices , nouveaux progrès : enfin 
au bout de deux ans le Colon a de quoi 
vivre , & même de quoi envoyer des den- 
rées au marché ; & au bout de quatre ou 
cinq ans il achève de payer fon terrain , 
& fe trouve un cultivateur ailé. Alors l’ha- 
bitation , qui n’étoit d’abord qu’une grande 
hutte formée par un quarré de troncs d’ar- 
bres, qu’on avoit placés les uns fur les- 

A 


/V 


( 6 ) •, 
autres, & dont les intervalles avoient été 
remplis avec de la terre paitrie dans l’eau , 
fe change en une jolie maifon de bois , où 
l’on fe ménage des appartenons plus com- 
modes , & certainement plus propres que 
ceux de la plupart de nos petites villes. 
C’eft l’ouvrage d’un mois ou de trois femain es. 
La première habitation a été celui de deux 
fois vingt quatre heures. On me demandera 
peut être comment un feul homme ou un 
feul ménage peut fe loger fi promptement ? 
Je répondrai qu’en Amérique un homme 
n’eft jamais feul, jamais un être ifolé. Les 
voifins , car on en trouve par tout , fe font 
une partie de plailir d’aider le nouveau 
venu : une piece de cidre bue en commun, 
& gaiment, ou bien un gallon de rum , 
font la feule récompenfe dont ces fervi- 
ces foient payés. Tels font les moyens par 
lefquels l’Amérique feptentrionale , qui n’é- 
toit il y a cent ans qu’une vafte forêt , 
s’eft peuplée de trois millions d’habitans ; 
& tel eft le bénéfice immenfe affûté à l’a- 
griculture , que malgré la guerre , non feu- 
lement elle fe foutient par tout où elle a 
déjà été établie , mais qu’elle s’étend encore 
dans les lieux qui paroilfent les moins pro- 
pres à féconder fes efforts. Il y a quatre 
ans qu’on auroit fait dix milles dans les 
bois qüe j’ai traverfés ; fans voir une feule 
habitation,. 


. 




(?) 

E Auteur donne la defcription des bara- 
ques que fe conjlruijent les Américains , 
tant pour leurs magajîns , leurs ateliers , 
que pour tenir les Joldats à couvert . 
Suit encore fa defcription du fort JEefl- 
point 9 quil nomme le Palladium de 
la liberté Américaine* 

TL e ii à neuf heures du matin, le Quar- 
tier maître de Fish-kill, qui étoit venu la 
veille au foir avec toute l’honnêteté poffi- 
ble m’offrir fes fervices, & placer deux 
fentinelles à ma porte, honneur que je re- 
fufai malgré toutes fes inftances , lè rendit 
chez moi , & après avoir pris du' thé fé- 
lon l’ufage, il me conduifit aux baraques, 
où je vis les cafernes, les magahns & les 
ateliers des differens ouvriers attachés au 
fervice de l’armée. Ces baraques font de 
véritables maifons de bois bien conftruî- 
tes , bien couvertes, ayant des greniers 
& même des* caves ; de forte qu’on en 
prendroit une très-fauffe idée, fi on en 
jugeoit par celles qu’on voit dans nos ar- 
mées , lorfque nous faifons baraquer les 
troupes. Les Américains' en font quel- 
quefois de plus approchantes des nôtres , 
mais feulement pour mettre les foldats à 
couvert , lorfqu’ils font plus à portée de: 
l’ennemi. Ils donnent à celles - ci le nom 
de huttes > hutts 7 & ils font très-adroits- à? 

A 4 



conftruire les unes & les autres. Il ne leur 
faut que trois jours pour conftruire les 
premières , à compter du moment qu’ils 
commencent à abatre les arbres ; les autres 
font achevées en vingt- quatre heures. Elles 
■confident dans des petites murailles faites 
avec des pierres entaffées , dont les inter- 
valles font remplis avec de la terre pai- 
trie dans l’eau , ou limplement avec de la 
boue ; quelques planches forment le toit : 
.mais ce qui les rend très-chaudes , c’eft 
que la cheminée en occupe le côté exté- 
rieur , & qu’on n’y entre que par une petite 
porte latérale , pratiquée à côté die cette 
cheminée. L’armée a pafle des hivers en- 
tiers fous de pareilles huttes , fans fo of- 
frir & fans avoir de maladie Quand aux 
baraques , ou plutôt quant à la petite ville 
militaire de Fish-kili , on y a fi bien pourvu 
à tout ce que le fervice & la difcipline 
de l’armée pourroîent exiger , qu’on y a 
conftruit une prévôté & une prifon qui 
font entourées de paliflades. Il n’y a qu’une 
porte pour entrer dans l’enceinte de la pré- 
vôté , & devant cette porte on a placé 
un corps de garde. A travers les barreaux, 
dont les fenêtres de la prifon font armées , 
je diltinguai quelques prifonniers portant 
l’uniforme Anglois ; c’étoit une trentaine 
de foldats ou Tory s enrégimentés. Ces mi- 
férables avoient fuivi les Sauvages dans 
Fincuriion que ceux - ci venoient de faire 
par le lac Ontario & la riviere Mohawks. 
Ils avoient brûlé plus de deux cens mai- 
fons , tué les chevaux & les vaches , & 



I 


détruit plus de cent mille boilfeaux de 
bled. La potence devoir être le prix de 
ces exploits; mais les ennemis ayant fait 
auffi quelques prifcnniers , on craignoit les 
repréfailles , & on fe contentoit de garder 
ces brigands dans une dure & étroite pü- 
fon. Après avoir palfé quelque temps à 
viliter ces différens établilfemens , je mon- 
tai à cheval, & conduit par un guide de 
l’état, que le Quartier-maître m’avoit donné* 
je m’enfonçai dans les bois , & je fui vis 
la route de Weftpoint , où je v oui ois ar- 
river pour diner. A quatre ou cinq milles 
de Fish-Kill, je vis quelques arbres abattis 
& un éclairci dans le bois : m’étant ap- 
proché davantage , je reconnus que c’étoit 
un camp , ou plutôt des huttes habitées 
par quelques certaines de foldats invalides. 
Ces invalides étoient tous en très-bonne 
fanté ; mais il faut lavoir que dans les ar- 
mées Américaines , on appelle invalides 
tous les foldats qui ne font pas en état de 
faire leur fervice : or ceux-ci avoient été 
renvoyés fur les derrières , parce que leurs 
habits étoient véritablement invalides. Ces 
honnêtes gens , car je ne dirai pas ces 
malheureux , ( ils favent trop bien fouffrir , 
& fouffrent pour une caufe trop noble ) 
n’étoient vraiment pas couverts , pas même 
de guenilles ; mais leur maintien afliiré , 
leurs armes en bon état , fembloient cou- 
vrir leur nudité , & ne laiffer voir que leur 
courage & leur patience. Ce fut près de 
ce camp que je rencontrai le Major Li- 
ma n , aide de camp du Général Hcath , 




. ' ( 10 ) 

que j avois connu particuliérement à New- 
p°it, & Mr. de Villefranche , Officier 
r i ançots, fervant à Weftpoint en qualité 

* fl n S c : nieur - Général Heath avoit été 
initruit de mon arrivée par un exprès que 

le Quartier- maître de Fish-Kill lui avoit 
oep celle a mon infu, & il avoit envoyé 
ces deux Officiers au devant de moi. Je 
continuai de marcher dans les bois & dans 
un chemin refferré de deux côtés par des 
montagnes très-efearpées , qui paroiflent 
ai langées tout exprès pour l’habitation des 
oms y & où en eliet ils font de fréquentes 
promenades pendant l’hiver. On profite 
d un endroit où les montagnes s’abaiflent 
un peu , pour tourner vers l’ouefi: & s’ap- 
procher de la riviere , mais on ne la voit 
point encore. Je defeendois lentement ces 
montagnes,, lorfique tout-à-coup au tour- 
nant d’un chemin , mes yeux furent frap- 
pes du plus magnifique tableau que j’aie 
Mi de ma vie; c’efi; celui que préfente la 
la riviere du nord , coulant dans un en- 
caiffement profond formé par les monta* 
gnes , à travers lefqueiles elle a jadis forcé 
fon palfage. Le fort de Weftpoint & les 
bateries formidables dont il eft défendu, 
fixent l’attention fur la rive de l’oueft ; 
mais fi Ton éleve fes regards , on voit de 
tous côtés des fommets élevés , tout hériffés 
de redoutes & de bateries. Je fautai à bas 
de mon chaval-, & je fus long-temps à re- 
garder avec ma lunette d’approche , le feul 
moyen qu’on puiffe employer pour con- 
noître fenfemble des fortifications dont ce 


( II ) 

pofté important eft entouré. Deux fom- 
mets élevés , fur chacun defquels on a 
conftruit une grande redoute , protègent 
la rive de l’eft. Ces deux ouvrages n ont 
pas d’autres noms que ceux de redoutes 
du nord & de redoutes du midi ; mais 
depuis le fort de Weftpoint proprement 
dit , qui eft au bord de la rivière , juf- 
qu’au haut de la montagne , au pied de 
laquelle il a été conftruk , on compte hx 
forts différens , tous en amphithéâtre & 
protégés les uns par les autres. On^me 
contraignit de quitter cette place , où j au- 
rois volontiers pafle la journée entière, & 
je n’eus pas fait un mille ^ que je vis 
pourquoi on m’avoit preifé d’arriver ; en 
effet , j’apperçus un corps d’infanterie , fort 
de deux mille cinq cens hommes à-peu- 
près, qui étoit en bataille fur le bord de 
la riviere, Il venoit de la paffer pour le 
porter enfuite fur Rings-Bridge, & couvrit 
un grand fourage , qu’on fe propofoit de 
faire vers les plaines blanches, & jufqu aux 
portes de New -York. Le Général Stark, 
celui qui bâtit les Anglois à Bennington , 
commandoit ces troupes , & le Géneial 
Heath étoit à leur tête. Il vouloir me les 
faire voir avant qu’elles fe miffent en mar- 
che. Je paffai devant les rangs , falué de 
l’efponton par tous les Officiers , & les 
tambours batant au champ, honneur qu on 
rend en Amérique aux Majors Généraux, 
dont le grade eft le premier dans les ar- 
. jnées, quoiqu’il ne correfponde quà celui 
de Maréchal de camp. Les troupes etoient 
mal habillées , mais elles avoient bonne 


( 12 ) 

apparence : quant aux Officiers ils ne 
Mb,™ rien » d llrer tant 

nante que pour leur maniéré de marcher 

ti rrfr , Apres w 

déhhV‘ d elle fe rompit, 

Sr d f V H m u™ & Continua fa routc - Le 

tral Heath me conduiiit au rivage où 

< ai que lattendoit pour me pafler de 

Lene re / Ôté - ^ aIors ^^e Nouvelle 

fubïimo n™?' " meS rC « ards » non ™ins 
,evfSo qUela p , remiere - Nous defcendions 
e liage tourne vers le nord ; de ce côté- 

oni f V u l l ne île couverte de rochers , 
qui femble fermer le canal de la rivière , 

LÜ!I ers r «t«* d’embrafure 


uu cote ae l ouelt , & 
qu elle a toune tout-à-coup autour de Weft- 

paffage & fe hâter 
rejoindre la mer , fans faire déformais 
lu plus petit détour. Les regards en fe 
portant vers le nord au-delà de Conftitutiort- 
îjLand (c’elï 1 île dont je viens de parler) 
retiouvent encore la rivière, difïinguent 
±szw-Windfor iur fa rive gauche , puis s’arrê- 
tent fur différens amphithéâtres formés 
pai les Appalaches , dont les derniers lom- 
xnets qui terminent la fcene, font éloignés 
de plus de dix lieues. Nous nous embar- 
quâmes dans la barque , & nous traverla» 
mes la riviere qui a près d’un mille de lar- 
geur. A mefure que nous approchions du 
rivage oppofé , le fort de Welipoint qui, 
vu de la rive de l’elt , paroiffoit humblement 


( 13 ) 

fitué au pied des montagnes , s’élevoit à 
nos yeux & fembloit lui-même le lommet 
d’un rocher efcarpé : ce rocher n’étoit ce- 
pendant que le bord de la rivière. Quand 
je n’aurois pas remarqué que les fentes 
qui le partageoient en différentes places , 
n’étoient que des embrafures de canons & 
des bateries formidables , j’en aurois été 
averti par treize coups de canon de 2.4 , 
tirés fuccefiïvement. C’étoit un falut mili- 
taire , dont le Général Heath vouloir bien 
m’honorer au nom des treize états. Jamais 
honneur n’a été plus impofànt ni plus ma- 
jeftueux. Chaque coup de canon , après un 
long intervalle, étoit renvoyé par la rive 
oppofée avec un bruit prelqu’égal à ce- 
lui de la décharge même. Si l’on fe rap- 
pelle qu’il y a deux ans que Weftpoint étoit 
un délèrt prefqu’inacceflible , que ce dé- 
fert à été couvert de forterelfes & d’artil- 
lerie par un peuple qui, tix ans auparavant, 
n’avoit jamais vu de canons ; li l’on réflé- 
chit que le fort des treize états a dépendu 
de ce pofte important, & qu’un marchand 
de «chevaux transformé en Général, ou 
plutôt devenu un héros , toujours intré- 
pide , toujours vainqueur , mais achetant 
toujours la victoire au prix de fon fan g ; 
que cet homme extraordinaire, à la fois 
l’honneur & l’opprobre de fa patrie , a 
vendu & penfé livrer aux anglois le palladium 
de la liberté Américaine ; li l’on rapproche 
enfin les unes des autres tant de merveil- 
les , dans l’ordre phyiique & dans l’ordre 
moral , on croira aifément que ma penfée 


dut être exercée & que je ne m’ennuyai 
pas en chemin. 

Defcription de la redoute de Werplank! s- 
pomt. U auteur parle de la trahifon d’ Ar- 
nold , & de l’ endroit où fon complot 
fut formé avec le Major André. 

JL e Général Heath , que fes affaires 
avoient retenu à Wejlpoint , me donna le 
Major Liman pour m’accompagner jufqu’à 
Werplanh? s-point: nous n’y arrivâmes qu’à 
midi & demi , après avoir toujours voyagé 
dans le fein des montagnes immenfes qui 
couvrent ce pays , & ne laiffent d’autre 
intervalle entr’ elles que le lit de la riviere. 
La plus haute de ces montagnes s’appelle 
Antonÿ s-nofe le nez d’Antoine; elle s’avance 
dans la riviere & l’oblige de détourner un 
peu fon cours. Avant d’arriver à» ce point , 
on voit à la droite les ruines du fort Clin- 
ton. Ce fort, qui tenoit Ion nom du Gou- 
verneur de l’Etat de New- York , fut atta- 
qué & pris en 1777 , piar le Général Clin- 
ton , lorfqu’il remonta vers Albanv pour 
elfayer de donner la main à Bourgoygne. 
C’étoit alors la principale défenfe de la 
riviere ; on l’avoit confirait fur un rocher , 
au pied d’une montagne qu’on croyoit 
inaccelFible , & il étoit encore défendu par 
une petite Cretk qui lé jette dans la grande 
riviere. Sir Harry Clinton gravit fur le 
fommet de la montagne , portant lui-même 


( 15 ) 

le drapeau Britannique qu’il tint toujours 
élevé , tandis que fes troupes defcendoient 
l’efcarpement , paffoient la Creek & enle- 
voient le polie. La garnifon compofée de 
700 hommes , fut prife prefque toute en- 
tière. Depuis que la défaite de Bourgoygne 
& l’alliance avec la France ont changé la 
face des affaires en Amérique , le Général 
Washington n’a pas jugé à propos de 
rétablir le fort Clinton ; il a préféré de pla- 
cer fa communication & de concentrer fes 
forces à Wejlpoint , parce que dans cet en- 
droit , YHpdfbn fait un détour qui empêche 
les vaiffeaux de le remonter vent arriéré 
ou avec la marée, & que l’île de Confti- 
tution , qui fe trouve précifément à ce dé- 
tour dans la direction du nord & fud , eff 
parfaitement fituée pour protéger la chaine 
qui ferme le paffage aux vaiffeaux de 
guerre. 

Cependant les Anglois avoient confervé 
un pofte très-important à King’s-Ferry. Ils 
y étoient fuffifament fortifiés ; de forte qu’à 
l’aide de leurs vaiffeaux , ils fe trouvoient 
maîtres du cours de la riviere dans l’ef- 
pace de plus de cinquante milles, & re- 
pouffaient ainfi vers le nord la communi- 
cation très-importante des Jerfeys & du 
Coneélicut. Tel étoit l’état des chofes , 
lorfqu’au mois de Juin 1779, le Général 
W aine , qui commandoit dans le Ciove un 
corps de • 1 500 hommes , forma le projet 
de furprendre le fort de Stoney-Point. Ce fort 
confiftoit dans un retranchement entouré 
d’abattis qui couronoient un rocher efcarpé,. 


,4 f ï6 ) 

& dont le réduit formoit une bonne redouté 
îen raifée. Le Général Waine marcha 
la nuit fur trois colonnes: la principale 
croît commandée par M. de Fleury qui 
Fins tirer un coup de Ml, força les abat- 
tis & les retranchemens , & entra avec les 
fuyards dans la redoute. L’attaque fut li 
vive de la part des Américains, & l’épou- 
vante fut telle de la part des Anglois, 
que M de Fleury , qui étoit entré le pre- 
mier , fe trouva en un inftant chargé d’onze 
cpces qu on lui avoir remifes en deman- 
■ ant quaitier. On doit ajoutera l’honneur 
de nos alliés, que de ce moment-là il n’y 
eut plus une goutte de fang répandu. Les 
Américains une fois maîtres de l’une des 
rives de la riviere , ne tardèrent pas à 
s’aflurer la polfeffîon de l’autre. M. de Gou- 
vion conftruilit à Werplank' s-Point une re- 
doute où nous abordâmes, & où nos che- 
vaux , par un haiard très-heureux , fe trou- 
vèrent arrivés en même temps que nous. 
Cette redoute eft d’une forme particulière , 
qui n’eft guere ulitée qu’en Amérique. Le 
folfé elî en dedans du parapet; ce para- 
pet eft efcarpé des deux côtés , & fraifé à 
la hauteur du cordon ; on a pratiqué au- 
deffous des logemens pour les foldats. Le 
milieu de l’ouvrage eft un réduit conftruit 
en bois & en forme de tour quarrée ; il 
eft crénelé par-tout & commande le rem- 
part. Un abattis formé de têtes d’arbres 
enlacées environne le tout & tient lieu de ' 
chemin couvert. On voit aifément qu’un 
pareil ouvrage ne peut être infulté , & qu’il 

faut 


1 


c y 

faut ab fol ument du canon pour le pren- 
dre. Or comme celui-ci eft adolfé à des 
montagnes , dont les Américains font tou- 
jours les maîtres , il eft prefqu’impoffible 
que les Anglois en faflent le liege. Une 
Creek qui fe jette dans la riviere d’Hudfon 
& coule au fud de cette redoute , en rend 
la pofition encore plus avantageufe. Le Co- 
lonel Livingjlon , qui commande à Kings- 
Ftrry , s’y eft établi de préférence à Sto- 
nty-Point , parce qu’il s’y trouve plus à 
portée des plaines blanches , où les An- 
glois font de temps en temps des incur- 
lions. C’eft un jeune homme aimable & in- 
ftruit; avant la guerre il s’étoit marié en 
Canada , où il a acquis l’ufage de la lan- 
gue Françoife. En 1775 , il fut un des pre- 
miers à prendre les armes : il combattit 
fous les ordres de Mongomery, & s’em- 
para du fort Chambly , tandis que le pre- 
mier afliégeoit Saint- Jean. 11 nous reçut 
dans la petite citadelle avec beaucoup de 
grâce & de politefle; mais pour en fortir 
avec les honneurs de la guerre , les loix 
Américaines exigeoient que nous fiflîons 
un déjeûner ; c’étoit le fécond de la jour- 
née : il confifta encore en Beef-Stakes , ac- 
compagné de thé au lait & de quelques 
bowls de grog ; car la cave du Comman- 
dant n’étoit pas mieux fournie que la gar- 
derobe des foldats : ceux-ci avoient été 
envoyés dans cette garnifon comme étant 
les plus mal vêtus de l’armée Américai- 
ne ; ainii on peut fe faire une idée de leur 
habillement. 

B 




C 18 ) 

Vers deux heures après midi nous p af- 
fames de l’autre côté de la riviere , & 
nous nous arrêtâmes pour examiner les 
fortifications de Stoncy-Point. Les Amé- 
ricains les ayant trouvé trop étendues, les 
ont refferrées , & les ont réduites à une re- 
doute à peu près pareille à celle de Wer- 
plank , mais pas tout-à-fait fi bonne. Là 
je pris congé de IM. Livingflon : il me donna 
un guide pour me rendre à l’armée , & 
je me mis en chemin , précédé par M. 
IVL de Noailles, de Damas & de Mauduit , 
qui voulurent joindre M. de la Fayette 
dès le loir même, quoiqu’il leur reliât en- 
core trente milles à faire & de très-mau- 
vais chemins à palfer. Cette impatience . 
convenoit à merveille à leur âge ; mais 
les nouvelles que j’avois ralfemblées , m’a- 
yant prouvé que l’armée ne pouvoit fe met- 
tre en mouvement que le lendemain , je 
me décidai à m’arrêter en chemin , content 
de profiter du peu de jour qui me relloit 
pour faire encore dix ou douze milles. En 
m’éloignant de la riviere , je me retournois 
fou vent pour, jouir encore du magnifique 
fpeélacle qvt’elle ofFre en cet endroit , où 
elle élargit tellement fon lit , qu’en regar- 
dant du côté du fud on croit voir un lac 
immenfe , tandis que celui du nord n’of- 
fre que l’afpeél d’un fleuve majeftueux. 
On me Et remarquer une efpece de pro- 
montoire, d’où le Colonel Livingflon penlà 
prendre avec une feule piece de canon la 
frégate le Vautour , qui avoit conduit André , 
& qui attendoit Arnold. Cette frégate s’étant 


( 


( 19 ) 

trop approchée du rivage , échoua à marée 
baffe ; le Colonel en avertit Arnold , & lui 
demanda deux pièces de gros canon , affu- 
rant qu’il les placeroit de façon à la cou- 
ler bas : Arnold éluda la propolition fous 
de vains prétextes ; de forte , que le Co- 
lonel ne put conduire qu’une feule piece de 
4 , qui étoit alors dans la redoute de 
Vtrplank. Cette piece prolongeoit le vaiffeau 
de 1 avant à l’arriere , & lui faifoit tant 
de dommage , que s’il ne s’étoit pas re- 
levé avec le flot, il auroit été obligé d’a- 
mener. Le lendemain le Colonel Living- 
flon fe trouvant fur le rivage , vit palfer 
Arnold dans fa barque , comme il defcen- 
doit la riviere pour gagner la frégate. Il 
ahure qu’il en conçut un tel foupçon , que 
s’il avoit eu à portée de lui les bateaux 
de garde, il auroit été fur le champ le 
joindre & lui demander où il alloit. 11 eft 
vraifemblable que cette queftion l’auroit 
jetté dans l’embaras , & qu’alors le Colo- 
nel Livingfton fe fût confirmé dans fes 
foupçons & l’eût arrêté. 

Arnold & fa trahifon occupoient enco- 
re ma penfée , lorfque mon chemin me 
conduifit à cette fameufe maifon de Smith 
où il eut fon entrevue avec André , & où 
il forma fon affreux complot. C’eft dans 
cette maifon qu’ils pafferent la nuit en- 
femble , & qu’ André changea de vêtement : 
c’eft là que la liberté de l’Amérique fut 
marchandée & vendue ; & c’eft là que le 
liafard , qui décide toujours des plus grands 
intérêts, déconcerta cet horrible projet. 


f 


n 


( a° ) 

& que fatisfait d’immoler l’imprudent An- 
dré, il ne prévint le crime qu’en fauvant 
le criminel. En effet, André repaifoit tran 
quillementla riviere pour lé rendre à New- 
York parles plaines blanches' , fi les coups 
de canon tirés fur la frégate , ne lui avoient 
fait craindre de rencontrer les troupes Amé- 
ricaines. Il crut, à la faveur de fon dé- 
guifement , trouver plus de fûreté fur la 
rive droite ; à quelques milles de là il 
fut arrêté , à quelques milles plus loin il 
trouva la potence. 

Smith , plus que foupçonné , mais non 
convaincu d’avoir eu part à ce complot, 
eft encore dans les prifons , où la loi le 
défend contre la juftice. Mais fa maifon 
paroit avoir éprouvé le feul châtiment 
dont elle foit liilceptible ; elle eft punie 
par la folitude : en effet elle eft tellement 
abandonnée, qu’il n’y eft pas même refté 
un feul gardien, quoiqu’il y ait une grof- 
fe ferme qui en dépende. Je pourfuivis 
mon chemin , mais fans y pouvoir don- 
ner affez d’attention pour en conferver la 
mémoire. Je me fouviens feulement qu’il 
étoit aufli ténébreux que mes penfées : il 
me conduifit dans une vallée profonde , 
toute couverte de cyprès; un torrent y 
couloit à travers des rochers; je le traver- 
fai & bientôt après la nuit furvint. Il me 
fallut faire encore quelques milles pour 
parvenir à une auberge , où je fus paisi- 
blement logé. Cette auberge eft fituée dans 
le Haverfiraw ; elle appartient à un autre 
Smith , mais qui n’a rien de commun avec 


( ai ) 

le premier : il m’affura qu’il étoit bon 
Whig , & comme il me donna un niiez 
bon louper , je le crus aifément. 

Defcription de la grande cataracte y connue 
fous le nom de Totohaw-FalL 

JT e pourfuivois mon chemin , caufant 
avec M. Mac Henry , lorfqu’un bruit con- 
fidérable que j’entendis , m’avertit que je 
n’étois pas loin de la grande cataracte , 
connue fous le nom de Totohaw-FalL J’é- 
lois partagé entre l’impatience de voir cet- 
te curiolité, & celle de me trouver auprès 
du Général Washington; mais M. Mac- 
Henry m’ayant dit que je n’aurois pas à me 
détourner de deux cens pas pour voir la 
cataracte, je voulus profiter du beau jour 
qui luifoit encore, & effectivement je n’eus 
pas fait cent pas hors du chemin, que 
j’eus l’étonnant fpeftacle d’une grande ri- 
vière qui fe précipite de fcixante dix pieds 
de haut , & s’engouffre enluite dans le creux 
d’un rocher qui fernble l’engloutir , mais 
d’où elle s’échape en tournant tout court 
à droite , comme il elle s’enfuyoit par une 
porte dérobée. Il me paroit impolfible de 
donner une idée de cette chûte d’eau au- 
trement qùe par un deflin figuré: Effayons 
cependant de commencer le tableau , & 
lailfons à l’imagination le foin de l’achever : 
c’eft la rivale de la nature , c’eft quelque- 

Qu’on 
entre 


fois aufïï fon amie & fon interprète, 
fe ligure donc une riviere qui coule 

B 


n 


(•« ) 

des montagnes couvertes de lapins , dont 
le verd foncé contraire avec la couleur de 
fes eaux , & en rend le cours plus majef- 
tueux ; qu’on fe repréfente enfuite un immen- 
fe roclier qui lui fermeroit tout pafîage , 
fi par quelque tremblement de terre, ou 
toute autre révolution fouterraine, il n’a- 
voit pas été ouvert en plufieurs endroits 
de fa cime à fa bafe , formant ainli de 
longues creyaflfes parfaitement verticales. 

une de ces crevaffes dont on ne connoit 
pas la profondeur , peut avoir vingt cinq 
ou trente' pieds d’ouverture. C’efl dans cette 
efpece de cuve que la riviere , ayant franchi 
une partie du rocher, fe précipite avec 
fracas; mais comme ce rocher traverfe tout 
fon lit , elle ne peut fortir que par celle 
des deux extrémités qui lui offre une iffue. 
Là fe préfente un autre obftacle ; un nou- 
veau rocher s’oppofe à fa fuite , & elle eft 
obligée de former un angle droit pour tourner 
tout court fur la gauche. Ce qu’il y a d’extra- 
ordinaire, c’efl: qu’après fon épouvantable 
chute, elle n’écume , ne bouillonne, ni 
ne tournoie , mais fort tranquillement par 
Je chemin qui lui eft ouvert , & gagne en 
lilence une vallée profonde, d’où elle pour- 
luit fa route vers la mer. Cë calme parfait, 
après un mouvement fi rapide, ne peut 
être expliqué que par rénorme profondeur 
de l’antre où elle s’engloutit, & par le 
frotement extrême qu’elle éprouve dans un 
efpace auffi ferré. Je n’ai point effayé le 
rocher à l’eau forte ; mais comme on ne 
trouve point de pierre calcaire dans ce 


. ( 2 3 ) 

pays , je le crois de roche dure & de la 
nature du quartz : mais il offre une parti- 
cularité digne d’attention, c’efr que toute 
fa furface eft guilloehée , c’eft: à dire creu- 
fée par petits carreaux comme les anciennes 
boîtes de Maubois. Etoit-il dans un état 
de fufion lorfqu’il a été foulevé du fein de 
la terre & qu’il a bouché le paffage de la 
riviere? Ces fentes verticales, ces gerçures 
à la furface, fônt elles un effet du refroi- 
diffement c’eft ce que je laiife aux fa van s 
à examiner. Je dirai feulement qu’il n’offre 
rien de volcanique , & que dans tout ce 
pays là on ne voit nulle trace de volcan , 
du moins de ceux qui font poftérieurs aux 
dernieres époques de la nature. 

Portrait & caractère du Général 

Washington* 

O 

CL' e feroit ici le lieu convenable pour 
placer le portrait du Général Washington ; 
mais qu’eft ce que mon propre témoigna- 
ge pourroit ajouter à ridée qu’on a de lui ? 
L’Amérique feptentrionale , depuis Bofton 
jufqu’à Charles- Town , eft un grand livre 
où chaque page offre fon éloge. Je fais 
qu’ayant eu l’occafion de le voir de près 
& de l’obferver , on peut attendre de moi 
quelques détails plus particuliers; mais ce 
qui caractérife le mieux cet homme ref 
peétable, c’eft l’accord parfait qui régné 
entre les qualités phyliques & morales qui 
compofent fon individu. Une feule peut 


faire juger des autres. Si on vous préfente 
des médailles de Céfar, de Trajan ou d’Ale- 
xandre ; vous pouvez en voyant les traits 
de leur vifage , demander encore quelle 
étoit leur taille & la forme de leur corps ; 
mais li vous découvrez parmi des ruines 
la tête ou quelque membre d’un Apollon 
antique , ne vous inquiétez pas des autres 
parties , & foyez fur que tout le refte eft: 
d’un Dieu. Que cette comparailbn ne l'oit 
pas attribuée à l’enthouliafme , je ne veux 
rien exagérer; je veux exprimer feulement 
Fimpremon que le Général Washington 
m’a lailfée ; cette idée d’un enfemble par- 
fait , qui ne peut être produite par l’en- 
thouiiafme, qui le repoulferoit plutôt, puif* 
que le propre de la proportion eft de di- 
minuer l’idée de la grandeur. Brave fans 
témérité , laborieux làns ambition , géné- 
reux fans prodigalité , noble fans orgueil * 
vertueux fans févérité , il femble toujours 
s’être arrêté en deçà de cette limite , ou 
les vertus, en fe revêtant de couleurs plus 
vives , mais plus changeantes & plus douteu- 
fes, peuvent être prifes pour des défauts. 
Voici la feptieme année qu’il commande 
l’armée & qu’il obéit au Congrès; c’eft en 
dire affez , fur tout en Amérique , où l’on 
fait tous les éloges que ce limple expofê 
renferme. Qu’on répété que Condé fut har- 
di , Turenne prudent , Eugene adroit, 
Catinat délintéreffé , ce ne fera pas ainfî 
qu’on caractérii'era Washington. On dira : 
à la fin d’une longue guerre civile il n eut rien- 
à fe reprocher . Si quelque chofe peut être 


( 25 ) 

encore plus merveilleux qu’un pareil carac- 
tère , c’eft l’unanimité des fuft’rages en la 
faveur; guerrier, magiftrat , peuple, tous 
l’aiment & l’admirent; tous ne parlent de 
lui qu’avec tendrelfe & vénération Exifte 
t-il donc une vertu capable d’enchaîner 
l’injuftice des hommes; ou la gloire & le 
bonheur font ils encore trop récemment 
établis en Amérique , pour que l’envie ait 
daigné palfer les mers? 

Je n’ai point exclu les formes extérieu- 
res , en parlant de cet enfemble parfait dont 
le Général Washington offre l’idée. Sa 
taille eft noble & élevée, bien prife & exac- 
tement proportionnée ; fa phylionomie douce 
& agréable, mais telle qu’oa ne parlera en 
particulier d’aucun de les traits , & qu’en 
le quittant il reliera feulement le fouvenir 
d’une belle figure. Il n’a l’air ni grave ni 
familier; on voit quelquefois fur l'on front 
l’impreffion de la penfée, mais jamais celle 
de l’inquiétude; en infpirant le refpeft il 
infpire la confiance , & fon fourîre eft tou- 
jours celui de la bienveillance. 

C’eft fur tout au milieu des Officiers 
Généraux de fon armée qu’il eft intéreffant 
de le voir. Général dans une république, 
il n’a pas le faite impofant d’un Maréchal 
de France qui donne L'ordre; héros dans 
une république , il excite une autre forte 
de refpeét , qui femble naître de cette feule 
idée, que le falut de chaque individu eft 
attaché à fa ptrfonne. Au relie, je dois 
dire dans cette occalion, que les Officiers- 
Généraux de l’armée Américain® ont un 


(2 6 ) 

maintien très militaire & très décent ; que 
même tous les Officiers que leurs fonc- 
tions mettent en évidence , joignent beau- 
coup de politefle à beaucoup de capacité; 
enlin, que le quartier général de cette ar- 
mée n’otfre l’image ni de l’inexpérience ni 
du befoin. Quand on voit le bataillon des 
gardes du Général campé dans l’enceinte 
de fa maifon , neuf chariots deftinés à 
porter fes équipages rangés dans fa cour, 
un grand nombre de palefreniers gardant 
de très beaux chevaux appartenans aux 
Officiers généraux & à leurs Aides de 
camp; Jorfqu’on obferve l’ordre parfait qui 
régné dans cette enceinte , où les gardes 
font exactement pofés , & où les tambours 
bâtent un réveil & une retraite particulière; 
on eft tenté d’appliquer aux Américains ce 
que Pyrrhus difbit des Romains : en vérité ces 
gens là ri ont rien de barbare dans leur difcipline. 

Converfation entre V Auteur & M. Samuel 
Adams fur la conjlitudon des Etats- 
unis de l’ Amérique. 

IMC aintenant je me hâte de re- 
tourner à Philadelphie , où je n’eus à mon 
arrivée que le temps de m’habiller , pour 
aller diner avec le Chevalier de la Luzer- 
ne , & mes compagnons de voyage , chez 
M. Huntington, Prélident du Congrès .Ma- 
dame Huntington, groffe femme d’affez bon- 
ne mine, déjà d’un certain âge, fit les hon- 


• >!V 

■ 


C *? ) 

neurs du diner , c’eft-à-dire qu’elle fervit 
tout le monde , & ne parla à pedonne. Je 
ne reliai pas long-temps après le diner , 
parce que j’avois un petit rendez- vous en 
bonne fortune, auquel je ne voulois pas 
manquer. On trouvera fans doute qu’il 
vient fort à propos pour jeter quelque va- 
riété dans ce journal; mais je dois avouer 
que ce rendez-vous étoit avec M. Samuel 
Adams. Nous nous étions promis à notre 
derniere entrevue de prendre une foirée 
pour caufer tranquillement tête-à-tête , & 
celle-ci avoit été choilie. Notre entretien 
commença par un article dont il aurait pu 
s’épargner la difcuffion ; c’ell la jullice de 
la caufe qu’il foutient. Je crois fermement 
que le Parlement d’Angleterre n’a voit au- 
cun droit de taxer l’Amérique fans fon con- 
fentement ; mais je crois encore plus que 
lorfqu’un peuple entier dit : je veus être li- 
bre , il eft difficile de lui démontrer qu’il a 
tort. Quoiqu’il en foit, M. Adams me prouva 
d’une maniéré très fàtisfaifante que la nou- 
velle Angleterre, qui comprend les états de 
Maffachuffet, New-Hampshire, Connedti- 
cut & Rhode-Ifland , n’avoit été peuplée 
dans aucune vue de commerce &d’agrandif- 
fement, mais feulement par des particuliers 
qui fuyoient la perfécution , & cherchoient 
au bout du monde un afyle où il leur fut li- 
bre de vivre félon leurs opinions; que c’étoit 
de leur propre mouvement que ces nou- 
veaux colons s’étoient mis fous la protec- 
tion de l’Angleterre ; que les rapports mu- 
tuels qui nailfoient de cette connexion , 


— 

~ •* .. 


. C 18 ) 

av oient été imprimés dans les chartes, & 
que jamais le droit d’impofer ou d’exiger un 
revenu quelconque n’y avoit été compris. 

De cet objet nous paffames à un autre 
plus intéreflant , c’eli: la forme de gouver- 
nement qu’il convenoit de donner à cha- 
que état ; car ce n’eft qu’en faveur de 
l’avenir qu’il faut s’occuper du paffé. La 
rév lution eft faite , & la république com- 
mence ; celle-ci eft un enfant qui vient 
de naître, il s’agit de le nourrir & de l’é- 
lever. Je témoignai à M. Adams quei- 
qu’inquiétude fur les bafes qu’on avoit pri- 
fès en formant les nouvelles conftitutions, 
particuliérement celle de Maffachuffet. Cha- 
que citoyen , lui dis-je , chaque homme 
qui paye les impofitions , a droit de voter 
dans l’élection des repréièntans , lefquels 
forment le corps légiflatif, & ce qu’on peut 
appeler le fouvenùn . C’eft très* bien pour le 
moment prêtent, parce que tout citoyen 
eft à peu près également aifé , ou peut le 
devenir en peu de temps ; mais le fuccès 
du commerce , & même ceux de l’agricul- 
ture introduiront parmi vous les richeffes , 
& les richelTes amèneront l’inégalité des 
fortunes & des propriétés. Or , par - tout 
où cette inégalité exiftera , la véritable 
force fera toujours du côté de la proprié- 
té; de forte que li l’influence dans le gou- 
vernement n’eft pas indurée fur cette pro- 
priété , il y aura toujours une contradic- 
tion , un combat entre la forme du gou- 
vernement & fa tendance naturelle ; le droit 
fera d’un côté & la force de l’autre : alors 


I 


( 29 ) 

la balance ne pourra plus exifter qu’entré 
ces deux points également dangereux, 
l’ariftocratie & l’anarchie. D’ailleurs la va- 
leur idéale des hommes n’efi: jamais que 
comparative ; un particulier fans biens eli 
un citoyen mal aifé , quand l’état eft pau- 
vre ; placez un riche auprès de lui , il de- 
vient un manant. Que deviendra donc un 
jour le droit d’éleftion dans cette clafle 
de citoyens? la fource des troubles civils, 
ou celle de la corruption , peut-être même 
toutes les deux à la fois. Voici à peu 
près la réponfe de M. Adams. Je fens très- 
bien la force de vos objections ; nous ne 
lommes pas ce que nous devons être; 
ainli nous devons travailler plutôt pour 
l’avenir que pour le moment aéhiel. Je 
fais bâtir une maifon de campagne , & j’ai 
des enfans en bas âge , fans doute je dois 
difpofer leurs logemens pour le temps où 
ils feront grands & où ils fe marieront. 
Mais nous n’avons pas négligé cette pré- 
caution. Premièrement , je dois vous dire 
que notre nouvelle conftitution a été pro- 
pofée & acceptée de la maniéré la plus 
légale dont il y ait eu d’exemple depuis 
Lycurgue. Un comité choili parmi les 
membres du corps légiflatif, alors exiftant, 
& qu’on pouvoit regarder comme un gou- 
vernement proviiionel , fut nommé pour 
travailler à la confection des nouvelles loix. 
D ès qu’il eut rédigé fon plan , on demanda 
à chaque comté ou diftrift de nommer un 
comité pour examiner ce plan. Il leur étoit 
recommandé de le renvoyer au bout d’un 


4 





C 30 ) 

certain temps avec leurs obfervations. Ces 
observations ayant été difcutées par le 
premier comité , & les changemens jugés 
néceflaires ayant été faits , on renvoya le 
projet à chaque comité particulier. Lorf- 
qu’ils l’eurent tous approuvé , ils reçurent 
ordre de le communiquer au peuple at large , 
c’eft-à-dire en général , & de lui demander 
fon fulïrage. Si les deux tiers des votans 
l’approuvoient, il devoit avoir force de loi , 
& être regardé comme l’ouvrage du peu- 
ple même. On compta jufqu’à vingt-deux 
mille fuffrages , parmi ïefquels une beau- 
coup plus grande proportion que les deux 
tiers fut en faveur de la nouvelle confti- 
tution. Or voici fur quels principes elle a 
été établie. Un Etat n’eft libre que lorfque 
chaque citoyen n’eft obligé par aucune loi 
quelconque , à moins qu’il ne l’ait approu- 
vée , ou par lui-même , ou par fes repréfen- 
tans ; mais pour repréfenter un autre hom- 
me, il faut avoir été élu par lui ; donc tout 
citoyen doit avoir part aux élections. D’un 
autre côté , ce feroit inutilement que le 
peuple auroit le droit d’élire fes repréfen- 
tans , s’il étoit aflreint à ne les choilir que 
dans une clalfe particulière. Il a donc fallu 
ne pas exiger une trop grande propriété , 
pour acquérir le droit d’être repréfentànt du 
peuple. Ainü la chambre des repréfentans , 
qui forme le corps légiflatif & le vérita- 
ble Souverain , efi le peuple même repré- 
fen té par lès délégués. Jufqu’ici le gouver- 
nement efi: purement démocratique ; mais 
c’elt la volonté du peuple permanente & 


(30 

écrairée qui doit faire loi , & non les paP 
fions , les faillies , auxquelles il n’eft que 
trop fujet. Il eft nécelfaire de modérer les 
premiers mouvemens , de le forcer à l’exa- 
men ou à la réflexion. 'C’eft l’emploi im- 
portant qui à été confié au gouverneur & à 
fon confeil , lefquels repréfentent parmi nous 
le pouvoir négatif, qui exifte en Angle- 
terre dans la chambre haute & dans la cou- 
ronne même ; à cette différence feulement, 
que dans notre nouvelle conftitution , le 
gouverneur & le confeil peuvent bien fufi 
pendre la publication d’une loi & en de- 
mander un nouvel examen ; mais fi ces 
formes font remplies , fi après ce nouvel 
examen le peuple perfifte dans fa réfac- 
tion, & qu’alors il n’y ait plus une fimple 
majorité de fuffrages , mais les deux tiers 
en faveur de la loi , le gouverneur & le 
confeil font obligés de lui donner leurfane- 
tion. Ainfi ce pouvoir modéré l’autorité 
du peuple fans la détruire ; & l’organifa- 
tion de notre république eft telle , qu’elle 
empêche les refforts de fe brifer par un 
mouvement trop vif, fans jamais arrêter 
tout-à-fait ce mouvement. Or, c’eft ici 
que nous avons rendu à la propriété tous 
fes privilèges. Il faut avoir un fonds de 
terre aflez confidérable , pour élire un mem- 
bre du confeil; il faut en avoir un encore 
plus confidérable pour être élu. Ainfi , la 
démocratie eft pure & entière dans l’aflem- 
blée qui repréfente le Souverain ; & l’arifto- 
cratie , ou fi l’on veut l’optimatie , ne fe 
trouvent que dans le pouvoir modérateur^ 



g .i.T .m W .i ni l »i t ia aa'aauiwiwwaniw iiB MBHMiM W B w ii Bw iiB T ffftfWffBfHB 



( 3 2 ) 

où elle eft d’autant plus nécelfaire , qu’on 
ne veille jamais mieux fur l’état, que lorf 
qu’on a de grands intérêts liés à fa defti- 
née. Quant au pouvoir de commander les 
armées , il ne doit rélider ni dans un grand 
nombre , ni meme dans un petit nombre 
d’hommes : le gouverneur feul peut donc 
employer les forces de terre & de mer fui- 
vant les befoins ; mais les forces de terre 
coniifteront uniquement dans la milice; & 
comme elle eft le peuple* même , elle ne 
peut agir contre le peuple. 

Telle fut l’idée que M. Adams me 
donna de fon propre ouvrage , car c’eft lui 
qui a eu la plus grande part à la confec- 
tion des nouvelles loix. On aifure pourtant 
qu’avant d’employer fon crédit à les faire 
accepter , il a fallu combattre fa propre 
opinion , & le ramener des fyftêmes dans 
lefquels il aimoit à s’égarer, à des projets 
moins fublimes & plus pratiquables. On a 
reproché fouvent à ce citoyen , d’ailleurs 
très-refpeftable , de confulter fa bibliothè- 
que plutôt que les cîrconftances actuelles, 
& de paffer toujours par les Grecs & les 
Romains pour arriver aux Whigs & aux 
Tory s. Si cela eft vrai , je dirai que l’é- 
tude a auffi fes inconvéniens , mais qu’il 
faut que ce foit les moindres de tous , pu if 
que M. Samuel Adams , autrefois ennemi 
des troupes réglées , & partifan outré de 
la démocratie , emploie maintenant toute 
Ibn influence à foutenir une armée & à éta- 
blir un gouvernement mixte. Quoi qu’il en 
foit, ie fortis très-content de cette conver- 

fation ) 


C 33 ) 

fation, qui ne fut interrompue que par un 
verre de vin de Madere , une taife de thé 
& un ancien Général Américain , qui eft 
maintenant membre du Congrès & qui loge 
avec M. Adams. b 


Portrait & caractère de M. Benezet , 
Quaker y conversation entre lui & F Au- 
teur.— Réflexions particulières de F Au- 
teur d après cette converfation . — IF Au- 
teur ajjifle au fervice religieux tant des 
Quakers que des Anglicans, 

1 h falloit bien que notre jeuneffe fe repo- 
fât de fes voyages & de fes veilles , auüî 
ne parut-elle pas au déjeûner. Elle fut rem- 
placée par un vieux Quaker appellé Benezet, 
dont la petite taille , la figure humble & 
mefquine , faifoient un parfait contrafte avec 
M. Pendelton. Ce M. Benezet peut être 
regardé plutôt comme le modèle que comme 
l’échantillon de la feêïe des Quakers. Occupé 
uniquement du bien des hommes, fa cha- 
rité & fagénérolité lui attirèrent une grande 
confidération dans des* temps plus heureux , 
où les vertus feules fuffifoient pour illuftrer 
un citoyen. Maintenant le bruit des armes 
empêche d’entendre les foupirs de la cha- 
rité, & l’amour de la patrie a prévalu fur 
celui de l’humanité. Cependant Benezet 
exerce toujours fa bienfaifance ; il venoit 
demander des éclaircilfemens fur les nou- 
velles méthodes inventées en France pour 

C 


C 34 ) . . 

rapeler les noyés à la vie : je lui promis 
non feulement de les lui envoyer de New- 
port , mais de lui faire parvenir une boite 
pareille à celle que notre gouvernement a 
fait diftribuer dans les ports de mer. La 
confiance s’étant établie entre nous, nous 
vînmes à parler des malheurs de la guerre , 
& il me dit : « mon ami , je fais que tu es 
»•> homme de lettres & membre de l’Aca- 
„ démie Françoile : les gens de lettres ont 
», écrit beaucoup de bonnes chofes depuis 
„ quelque temps ; ils ont attaqué les erreurs 
« & les préjugés, l’intolérance fur tout; 
„ eft-ce qu’iis ne travailleront «pas à degoû- 
n ter les hommes de la guerre , & à les 
„ faire vivre entr’eux comme des freres ou 
} , des amis ? » Tu ne te trompes pas , mon 
ami , lui répondis-je , lorfque tu fondes quel- 
qu’efpérance fur les progrès des lumières 
& de la philofopliie. Pluiieurs mains acti- 
ves travaillent au grand édifice du bonheur 
public ; mais inutilement s’occupera t-on. 
d’en achever quelques parties, tant qu’il 
manquera par la bafe ; & cette bafe , tu 
l’as dit, eft la paix générale. Quant à l’in- 
tolérance & la perfécution, il eft vrai que 
ces deux ennemies du genre humain ne 
font pas encore liées par des chaînes allez 
fortes; mais je te dirai un mot à l’oreille 
dont tu ne failiras peut-être pas toute la 
force , quoique tu fâches très bien le Fran- 
çois : elfes ne font plus à la mode ; je les 
croirois même prêtes à être anéanties , fans 
quelques petites circonftances dont tu n’es 
pas inftruit; c’eft qu’on emprilonne quel- 


c 


35 ) 


quefois ceux qui les attaquent, & qu’on 
donne des abbayes de cent mille livres de 
rente à ceux qui les favorifent. Cent mille 
livres de rente ; reprit Benezet » il y a là 
de quoi bâtir des hôpitaux & établir des 
manufactures : c’eft fans doute l’ufàge qu’ils 
font de leurs richeffes. Non, ami, lui ré- 
pondis-je, la perfécution a befoin d’être 
foudoyée; cependant il faut avouer qu’ils 
la payent alfez mal , & que les plus ma- 
gnifiques des perfécuteurs fe contentent de 
donner mille ou douze cens livres de pen- 
fion à quelques poètes fatyriques, ou à 
quelques journaliftcs ennemis des lettres , 
dont les ouvrages fe lifent beaucoup & fe 
vendent très peu. Mon ami , me dit le 
Quaker, c’eft une étrange chofe que la 
perfécution ; j’ai peine encore à croire ce 
qui m’eft arrivé à moi même. Mon pere 
étoit François, & je fuis né dans ton pays. 
Il y a maintenant foixante ans qu’il fut 
obligé de chercher un alyle en Angleterre, 
emmenant avec lui fes enfans, le feul tré- 
for qu’il ait pu fauver dans fon malheur. 
La juftice , ou ce que l’on appelle ainfi 
dans ta patrie , le ht pendre en effigie , 
parce qu’il expliquoit l’évangile différem- 
ment que tes prêtres. Mon pere ne fut 
guère plus content de ceux de l’Angle- 
terre : il voulut s’éloigner de toute hiérar- 
chie, & vint s’établir dans ce pays ci, où 
j’ai mené une vie heureufe jufqu’à ce que 
la guerre fe foit allumée. Il y a long- 
temps que j’ai .oublié toutes les perfécu- 
tions que ma famille a éprouvées. J’aime 

C 2 


C 36 ) 

ta nation , parce qu’elle eft douce & fenll- 
ble ; & pour toi , mon ami , je fais que 
tu fers l’humanité autant qu’il eft en ton 
pouvoir. Quand tu feras en Europe , en- 
gage tes confrères à te féconder , & en 
attendant, permets que je mette fous ta 
protection nos freres de Rhode Island. 
Alors il me recommanda en détail les Qua- 
kers qui habitent cet état , & qui ne tail- 
lent pas d’être en allez grand nombre ; puis 
il prit congé de moi , en me demandant 
la periniflion de m’envoyer quelques pam- 
phlets de fa façon , la plupart faifant l’a- 
pologie de fa fecte. JeTaffurai que je les 
lirois avec grand plailir, & il ne manqua 
pas de me les envoyer le lendemain matin. 

De quelque feéte que foit un homme 
brûlant de zele & d’amour pour l’huma- 
nité , c’eft , il n’en faut pas douter , un 
■ être refpeftable ; mais j’avouerai qu’il eft 
difficile -de faire réfléchir fur la fette en 
général l’eftime qu’on ne peut refufer à 
quelques individus. La loi que pluiieurs 
d’entr’eux obfervent , de ne dire , ni vous , 
ni monjîiur , ‘''eft loin de leur donner un 
ton de limplicité & de candeur. Je ne 
fais fi c’eft pour compenfer cette efpece 
de ruflicité , qu’ils ont fouvent un ton 
miéleux & patelin, qui eft tout*à-fait Jé- 
fuitique. Leur conduite ne dément pas non 
plus cette reffemblance. Couvrant du man- 
teau de la religion leur indifférence pour 
le bien public , ils épargnent le fang, il eft 
vrai , fur-tout le leur , mais ils excroquent 
l’argent des deux partis , & cela fans aucune 


pudeur & fans aucun ménagement. C’eft 
une opinion reçue dans le commerce , qu’il 
faut fe défier d’eux , & cette opinion eft 
fondée. Elle le fera encore davantage par 
i fuite. En effet, rien ne peut-être pis que 
I enthoufiafme dans fa décadence ; car que 
v peut-on lui fubftituer , fi ce n’eft l’hipocriiie P 
Ce monftre ü connu en Europe , ne trouve 
que trop d’accès dans toutes les religions ; 
mais il n’en avoit pas dans une affemblée 
de jeunes femmes , qui étoient invitées 
comme moi à prendre du thé chez Ma- 
dame Cunningham. Elles étoient bien rnifes , 
paroiffoient avoir envie de plaire ^ & il 
faut croire que leur fentiment fecret ne 
démentoit pas leur extérieur. La maitreife 
de la maifon eft aimable, & parle avec 
grâce & intérêt. En tout cette affemblée 
me retraçoit affez bien celles de Geneve 
& de Hollande, où l’on trouve delà gaité 
fans indécence, & de l’envie de plaire fans 
coquéterie. 

Le dimanche io, j’avois réfdlu de faire 
un cours de cultes & d’églifes. Malheu- 
reufement les différentes feétes , qui ne 
s’accordent fur aucun autre point, ont pris 
la même heure pour affembler les fideles ; 
ainfi je ne pus voir dans la matinée que 
l’affemblée des Quakers , dans l’après- 
midi que celle des Anglicans. La fille 
ou les Quakers fe réunifient eft quarrée ; 
il y a de tous les côtés & paralellement 
aux quatre murs , des bancs & des prie- 
Dieu , de forte qu’on eft placé les uns vis- 
a-vis des autres^ fans autel ni chaire , qui 

c - 

v -' O 


r 


C 38 ) 

fixent l’attention. Lorlqu’on s’affemble , 
quelque ancien fait une priere in-promptu 5 
& telle qu elle lui vient dans l’efprit ; puis 
on garde le lilence , jufqu’à ce qu’un homme 
ou une femme foit infpirée & fe leve pour 
parler. Il faut croire les voyageurs fur leur 
parole , quelqu’extraordinaires que foient 
leurs récits. Comme l’Ariofte, je raconte- 
rai des prodiges : Diro meraviglia : mais il 
effc fûr que j’arrivai dans le moment où 
une femme venoit de fe taire. Un homme 
la remplaça , & parla fort bêtement fur la 
grâce intérieure , lïlluminatiôn qui vient 
de l’efprit’, & tous les autres dogmes de 
fa feéte , qu’il rabacha beaucoup & fe gar- 
da bien d’expliquer : enfin fon difcours finit 
au grand contentement des freres & des 
foeurs qui avoient tous l’air diftrait & en- 
nuyé. Après un demi quart d’heure de 
filence , un vieillard fe mit à genoux , & 
nous débita une fort plate priere, après 
laquelle il congédia l’auditoire. 

En fortant de cette trille & agrefte af- 
femblée , le Jervice des Anglicans me parut 
une efpece d'opéra , tant pour la mulique 
que pour les décorations. Une belle chai- 
re placée devant un bel orgue ; un beau 
miniftre dans cette chaire , lifant , parlant , 
chantant avec une grâce toute théâtrale ; 
des jeunes fe*mmes répondant tnelodieu- 
fement du parterre & des loges , car les 
deux tribunes latérales font des efpeces de 
loges ; un chant doux &• agréable , alterne 
par de très-bonnes fonates jouées fur 1 or- 
gue. ; tout cela comparé aux Quakers , aux 


C 39 ) 

Ànabaptiftes * aux Presbytériens , &c. me 
paroiifoit plutôt un petit paradis que le 
chemin du paradis. Cependant h l’on con- 
iidere tant de feétes différentes , ou fève- 


res , ou frivoles , mais toutes impérieufes r 
toutes excluiives , on croit voir les hom- 
mes lire dans le grand livre de la nature , 
comme Montaucid dans la leçon : on a écrit * 
vous êtes un blanc-bec , & il ht toujours 
trompette blcffee. Sur un milion de chances , 
il n’en exifte pas une pour qu’il devine 
une ligne d’écriture fans lavoir épeler fes 
lettres : toutefois s’il vient à implorer votre 
fecours , gardez-vous de l’accorder ; il 
vaut mieux le lailfer dans l’erreur que de 
fe couper la gorge avec lui. 




A [j emblée ou bal . — L'ordre qui y ejl éta- 
bli,— Propos plaifans d'un manager* 
ou maître de cérémonies de ces ajjem — 
blées ou bals , à une demoifelle qui 
dans une contre- datif e avait oublié fort 
tour pour figurer . 


près cela, concluez du particulier au 
général, jugez des peuples par quelqu’é- 
chantillon , & établiffez des. principes fans 


exception. 

L’affemblée ou le. bal de foufcription , 
dont je dois rendre compte * vient ici tout 
à propos. À Philadelphie , comme à Lon- 
dres, à Bath, à..3pa* &c. il y a des el~ 

L 4 


C 4 ° ) 

peccs de redoutes où la jeunefle danfe, & 
ou ceux à qui cet amufement ne convient 
pas , jouent à difterens jeux de cartes. Mais 
ù Philadelphie les jeux de commerceront 
les feuls permis. Un manager ou maître de 
cérémonies , préfide à ces amufemens mé- 
thodiques : il préfente aux danfeurs & aux 
danfeufes des billets pliés qui portent chacun 
un numéro ; ainfi c’eft le fort qui x décidé 
du partner ou de la partner qu’on aura & 
qu’il faudra garder le relie de la foirée. 
Toutes les danfes font prévues & arrangées 
d’avance ; & on appelé les danfeurs cha- 
cun à fon tour. Ces danfes ont comme les 
toajls que l’on boit à table , des raports 
marqués avec la politique. L’une s’appela 
U fucds de la campagne , l’autre la défaite de 
Burgoyne 9 une troiheme la retraite de Clin- 
ton. Les managers font ordinairement choifis 
parmi les officiers les plus diftingués de 
l’armée; maintenant cette place importante 
eft confiée au colonel Wilkïnfon , qui eft 
auffî clothier, c’eft-a-dire chargé de l’ha- 
billement des troupes. Le colonel Mitcheî r 
petit-homme , gros & court , âgé de cin- 
quante ans , grand connoilfeur en che- 
vaux , & qui avoit dernièrement l’entre- 
prife des voitures , tant pour larmée Améri- 
caine que pour l’année Françoife , étoit 
ci-devant manager ; mais quand je l’ai vu, 
il venoit de fortir de magiftra-ture , & dan- 
loit comme un ample citoyen. On prétend 
qu’il exerçoit fon emploi avec beaucoup 
de féverité , & o.n raconte qu’une dernoi- 
iélle qui figuroit dans une eontre-danié , 


I 


( 4 1 ) 

ayant, oublie fon tour parce qu’elle eau- 
foit avec une de fes amies , il s’approcha 
d’elle & lui dit tout haut : allons donc , Ma- 
demoiselle , prene^ garde à ce que vous faites ; 
efi-ce que vous croye £ être la pour votre plaifir ? 

JJ Auteur [ajourne à Rhynbeek y vante 
l’auberge appellée 1 homa’ Juin : fa cou- 
ver jation avec M. Thomas fon hôte y 
fur la maniéré d’avoir fes chevaux du 
Canada . Extrême fécondité des environs 
de Rhynbeek. Opinion de M Thomas 
que rien ne J croit plus facile & plus 
utile que la conquête du Canada . 

peine eft-t-on forti de Strasbourg 
qu’on entre dans le Town-ship de Rhyn- 
beek. Il eft inutile de faire remarquer que 
tous ce$ noms décelent une 4 origine Alle- 
mande. A Rhynbeek , perfonne ne fortit 
de fa maifon pour m’inviter à dîner ; mais 
la neige mêlée de grêle étoit li froide, & 
j’étois tellement fatigué de foutenir mon 
cheval fur le verglas , que je me ferois 
toujours arrêté dans cet endroit , quand 
même je n’y aurois pas été invité par la 
belle apparence de l’auberge appellée T ho» 
ma juin. Il n’étoit cependant que deux heu- 
res & demie ; mais voyant que j’avois déjà 
. fut vingt-trois milles , que la maifon étoit 
bonne, le feu bien allumé, fhôte un grand 
homme de bonne mine, chalfeur , ma qui- 



gnon , & difpofé à caufer , je me décidai 
luon 1 exprefîîon angloife , à dépenfcr là tout 
lerefte de la journée. Voici tout ce que 
j’ai tiré de plus intéreflant de ma conver- 
fation avec M. Thomas. En temps de 
paix , il faifoit un grand commerce de che- 
vaux qu’il achetoit en Canada , & qu’il en- 
voyoit à New-Yorck pour les faire paffer 
aux Indes occidentales. II eli prefque in- 
croyable avec quelle facilité on fait ce com- 
merce en hiver. Il m’a affuré qu’une fois 
n avoit mis que quinze jours pour aller 
à Montréal , & en ramener foixante-quinze 
chevaux qu’il y avoit achetés. C’eft qu’on 
va toujours tout droit , traverfant fur la 
glace le lac George, & fur la neige, le 
défert qui eft entre ce lac & Montréal. 
Les chevaux du Canada marchent aifément 
dix-huit ou vingt heures par jour , & deux 
ou trois hommes montés fuffifent pour en 
chalfer Une centaine devant eux. >•> C’eft 
v> moi , ajouta M. Thomas, qui ai fait, 
n ou plutôt qui ai rétabli la fortune de ce 
« coquin d’Arnold. Il avoit mal conduit 
r> fes affaires dans le petit commerce qu’il 
v faifoit à New - Haven ; je lui perfuadai 
n d’acheter des chevaux en Canada, & de 
» les aller vendre lui-même à la Jamaïque. 
m Cette feule fpéculation à fufffpour payer 
>•> fes dettes & le remettre à flot r>. Après 
avoir parlé commerce , nous parlâmes agri- 
culture : il me dit qu’aux environs de 
Rhynbeek la terre étoit d’une extrême 
fécondité, & que pour un boiffeau de bled 
qu’il femok , il en recueiliok trente & qua- 


( 43 ) 

rante. Le bled efi: ü abondant, qu'on ne 
fe donne pas la peine de le féyer , & qu’on 
le fauche comme le foin. Quelques chiens 
de belle race qui alloient & venoient, ré- 
veillèrent ma paffion pour la chalTe. Je de- 
mandai à M. Thomas quel ufage il en fai- 
foit ; il me dit qu’il s’en fervoit feulement 
pour chalfer le renard; que les* chevreuils, 
les cerfs & les ours étoient alfez communs 
dans le pays , mais qu’on ne les tuoit 
guere qu’en hiver , foit en fuivant leurs 
traces fur la neige , foit en traquant les 
bois. Toute converfation Américaine doit 
finir par la politique. Celle de M. Thomas 
étoit un peu équivoque : il etoit trop ri-, 
che , & il fe plaignoit trop des fournitures * 
de farine qu’il faifoit à l’armée , pour me 
paroître bon Whîgh. Cependant il fe don- 
noit pour tel : mais j’obfervai qu’il etoit 
très-attaché à une opinion que j’ai trouve 
répandue dans tout l’état de New-Yorck; 
c’eft qu’il n’eft point d’expédition plus utile 
& plus facile que la conquête du Canada. 
On ne peut pas fe figurer l’ardeur qu ont 
encore tous les habitans du nord pour re- 
commencer cette entreprife. La raifon en 
.efi: , que leur pays efi: fi fécond & fi heu- 
reufement placé pour le commerce , qu ils 
font fûrs de devenir très-riches dès qu’ils 
n’auront plus rien, à craindre des Sauva- 
ges : or les Sauvages ne font redoutables 
que parce qu’ils font foutenus & animés 
par les Anglois. 




( 44 ) 



Description de la cataracte de CohüS-F ail 

& de [es environs . 

rrp 

outes nos mefures étant bien prb 
fes, nous nous retirâmes chacun chez nous, 
c eft-à-dire le Vicomte de Noailles & fes 
deux compagnons dans une auberge , te- 
nue par un François, nommé Louis , & 
moi dans celle d’un Américain , appellé 
BmniJJcns. A la pointe du jour , le thé fe 
trouva prêt , & toute la caravane raffem- 
.blée chez moi. Mais il tomboit une neige 
fondue qui ne nous préparoit pas une pro- 
menade agréable. Nous efpérâmes que ce 
lèroit un vrai dégel, & nous nous mîmes 
en chemin. Cependant la neige s’épaiffif 
loit de plus en plus , & la terre en étoit 
déjà couverte à 6 pouces de hauteur , 
lorique nous arrivâmes au confluent de la 
riyiere des Mohawks & de celle d’Hudfon. 
Là on a le choix de deux chemins diffé- 
rens qui conduifent à Saratoga. L’un vous 
oblige à traverfer la riviere d’Hudfon, pour 
en liiivre quelque temps la rive gauche , 
L la repaffer encore une fois près de Half- 
moon ; l’autre vous fait remonter la riviere 
des Mohawks jufqu’au-deffus delà catarachr^ 
aîors on paffe cette riviere , & on traverfe 
les bois pour fe rendre à StilLvater . Quand 
je n’aurois pas, trouvé de la difficulté à 
pafier la riviere du nord, qui charioit des 
ghiçons , j’aurois préféré de prendre l’autre 


( 45 ) 

chemin , pour voir la cafcade de Cohos ; 
qui eft une des merveilles de l’Amérique. 
Avant de m’éloigner de la riviere d’Hud- 
fbn , je remarquai une île , partageant {'on lit, 
qui offre une pofition très-avantageufe pour 
établir des bateries & en défendre la na- 
vigation. Les deux Majors à qui je lis part 
de cette obfervation , me dirent qu’on avoit 
négligé ce point de défenfe, parce qu’il y 
en avoit un meilleur un peu au-deffus à 
l’extrémité d’une des trois branches , dans 
lefquelles la riviere des Mohawks fe divife 
en fe jetant dans l’Hudfon. Ils ajoutèrent 
qu’on s’étoit même contenté de reconnoî- 
tre cette derniere poiition , celle qu’on 
avoit commencé à fortifier encore plus haut, 
étant fuffifante pour arrêter l’ennemi. Ainfi 
plus on examine le pays , plus on fe per- 
fuade que l’entreprife de Bourgoyne étoit 
extravagante , & devoit échouer tôt ou 
tard , indépendament des combats qui en 
ont décidé. 

Le confluent de deux rivières eft à fix 
milles au nord d’Albany ; îorfque nous en 
eûmes fait deux vers l’oueft , en chemi- 
nant dans les bois , nous commençâmes à 
entendre un bruit fourd , qui augmenta 
toujours , ju (qu’au moment où nous apper- 
cûmes Cokos-F ail. Cette cataracte a pour 
étendue la largeur de la riviere , c’eft - à- 
dire près de deux cens toifes. C’eft une 
vafte nappe d’eau , dont la hauteur eft de 
?6 pieds Anglois. Dans cet endroit , la 
riviere eft refferrée entre deux efcarpemens 
formés par la pente des montagnes. Ces 


( 4 <* ) 

elcarpémens font couverts d’une terre aulïî 
noire que la mine de fer , & fur laquelle 
il ne croît que des fapins & des cyprès. 
Le cours de la riviere eft droit avant & 
après lachûte, & les rochers qui forment 
cette cafcade font à peu près de niveau , 
mais leur ligure irrégulière tourmente l’eau 
tandis qu’elle fe précipite , & forme plu- 
üeurs accidens bizàres & pittorefques. Ce 
tableau étoit rendu plus terrible encore par 
la neige qui couvroit les fapins , & dont 
l’éclat donnoit une couleur noire à l’eau 
qui couloit tranquillement , & une couleur 
jaune à celle qui fe précipitoit avec fracas. 

Après avoir raffalié nos yeux de ce fpetfta- 
cle impofant, nous marchâmes encore un 
mille pour gagner le ferry , où nous ef- 
périons palfer la riviere ; mais en y arri- 
vant nous trouvâmes que le bateau étoit 
tellement engagé dans la glace & dans la 
neige , qu’il n’y avoit pas moyen de s’en 
fervir. On nous affùra qu’on avoit palfé 
le matin même à un ferry qui eft à deux 
milles plus haut,; nous y allâmes tout 
de fuite, réfolus de pourfuivre notre che- 
min , -quoique la neige eût encore redou- 
blé , & que le froid & l’humidité nous euf 
fent déjà à moitié tranfis. Les bateliers de 
ce nouveau ferry nous firent bien quelques 
objections fur le mauvais temps , & fur le 
peu de capacité de leurs bateaux , qui ne 
leur permettoit pas de palfer plus de trois 
chevaux à la fois; mais cette difficulté ne 
nous arrêta pas , & il fut convenu feule- 
ment qu’on ferait plulieurs voyages. On ef- 


( 47 ) 

faya d’abord de pafler mon valet de cham- 
bre avec trois chevaux ; j’attendois au coin 
du feu que mon tour arrivât , loriqu’on 
vint me dire que le bateau regagnoit le 
rivage , non fans peine , & que le courant 
avoit penfê l’entraîner vers la catara&e. Il 
fallut fe foumettre à notre deftinée, qui 
ne voulpit pas encore nous permettre de 
remplir l’objet de notre voyage. 

« 

Defcription d'un village Indien près Ske- 
neetady & de la ville d’ A Ibany — voyage 
de V Auteur d’ A Ibany à Saratoga — 
méthode pour retirer les chevaux qui 
s’ enfoncent dans les glaces. — 

HL/e village Indien, où M. Glen me con- 
duifit , n’eft autre chofe que l’alfemblage 
de quelques miférables huttes confinâtes 
dans les bois , le long du chemin d’Alba- 
ny. M. Glen me fit entrer dans celle d’un 
fauvage du faut Saint-Louis , qui avoit ha- 
bité long-temps à Montréal & parloir bien 
François. Ces huttes font femblables ' aux 
baraques que nous faifons à la guerre , ou 
à celles qu’on confirait dans les vignes & 
dans les vergers, lorfque” les fruits font 
mûrs , & qu’on efi obligé de les garder 
pendant la nuit. Deux perches & une traver- 
îè font toute la charpente ; un fafcinagç 
en forme la couverture, mais cette cou- 
verture efi bien doublée en dedans avec 
quantité d’écorces d’arbre. L’aire intérieur 


( 4 » ) 

eu un peu au deflous du niveau du ter- 
rain : on entre par une petite porte laté- 
rale ; au milieu de la hutte eft le foyer , 
dont la fumée s’échape par une ouverture 
qu’on laide dans le toit. Des deux côtés 
du feu on a élevé deux efpeces d’eftrades , 
qui occupent la longueur de la baraque & 
qui fervent de lit; elles font recouvertes 
de peaux de bêtes & de quelques écorces. 
11 y a voit dans cette hutte , outre le fau- 
vage qui parîoit François, une Squah ( c’eft 
le nom qu’on donne aux fauvageffes ) 
qu'il avoit époufée en fécondés noces , & 
qui élevoit un enfant de fon premier mari; 
deux vieillards compofoient le refte de 
cette famille , qui avoit l’air trille & pau- 
vre. La Squah étoit hideufe , comme elles 
le font toutes , & fon mari prefque ftu- 
pide : ainfi les charmes de cette fociéténe 
me firent pas oublier que la journée s'a- 
vançoit & qu’il falloir partir. Tout ce que 
j’appris , tant du Colonel , que des Indiens , 
c’eft que l’Etat leur donne des rations de 
viande & quelquefois de farine; qu’ils poffe- 
dent auffi quelques terres où ils fement 
du maïs, & qu’ils vont à la chafle pour 
avoir des peaux qu’ils troquent contre du 
rum. On les envoie quelquefois à la guer- 
re , & on fe* loue alfez de leur bravoure 
& de leur fidélité. Quoiqu’ils, foient fournis 
aux Américains , ils ont leurs chefs’ aux- 
quels on s’adreffe pour faire juftice, lorfi 
qu’un Indien a commis quelque crime. M. 
Gîen m’a dit qu ils fe foumettoient aux 
punitions qu’on leur infiigeoit, mais qu’ils 

ne 




4 


( 49 ) 

ne pouvoient comprendre qu’on dût les 
punir de mort , même pour homicide. Leur 
nombre eft à préfent de 35°’ il va tou- 
jours en diminuant , ainfi que celui des 
peuples appelés les cinq nations. Je ne crois 
pas que ces cinq nations foient en état de 
mettre quatre mille hommes fous les armes. 
Les Sauvages ne feroient donc pas fort à 
craindre par eux-mêmes , s’ils n’étoient pas 
foutenus par les Anglois & les Torys Amé- 
ricains. Comme avant-garde , ils font re- 
doutables ; comme armée, ils ne font rien. 
Mais leur cruauté paroit augmenter à me- 
fure que leurs forces diminuent: elle eft 
telle , qu’il eft impoffible que les Améri- 
cains confentent plus longtemps à les avoir 
pour voilins , & qu’une conféquence nécefi 
faire de la paix , fi elle eft favorable au 
Congrès , fera leur totale defltruclion , ou 
du moins leur exclufion de tout le pays 
qui eft en déçà des lacs. Ceux qui font 
attachés aux Américains , & qui vivent en 
quelque forte fous leurs loix , tels que les 
Mohawks des environs de Skeneetady, 
& une partie de la nation des Oneidas , 
finiront par fe civilifer & fé confondre avec 
eux. C’eftceque doit fouhaiter tout homme 
fenfible & raifonable , qui préférant les 
intérêts de l’humanité à ceux de fa propre 
célébrité , dédaignera cet artifice fi fouvent 
employé , & toujours avec tant de fuccès , 
de préconifer l’ignorance & la pauvreté , 
afin de fe faire louer dans les palais & dans 
les académies. 

J’eus le temps de faire ces réflexions & 

D 


$ 





es- 



C 5 0/ ) 

bien d’autres encore , tandis que je par- 
courois à la feule clarté de la neige ces 
bois majeftueux , où le filence régné pen- 
dant la nuit, & n’eft guere troublé pen- 
dant le jour. Je n’arrivai qu’à près de huit 
heures chez le Vicomte de INoailles, où 
le fouper , le thé & la converfation me re- 
tinrent jufqu’à minuit. Cependant rien n’é- 
toit décidé pour notre voyage , & les nou- 
velles que nous avions des rivières n’étoient 
pas encore fatisfai finies. Le lendemain 
matin je reçus une lettre du Général Schuy- 
ler : il me mandoit qu’il avoit envoyé chez 
moi la veille au loir , qu’on lui avoit dit 
que j’étois allé à Skeneetady & de là à 
Saratoga ; mais qu’il étoit bien aife que je 
fuffe revenu à Albany, parce que fe trou- 
vant mieux de fa goûte , il comptoit m’ac- 
compagner le lendemain. Il me prioit de 
venir palfer la foirée chez lui , pour dé- 
cider de notre marche & de notre départ. 
Je répondis à cette lettre en acceptant toutes 
les propoütions , & j’employai une partie 
de la matinée à me promener dans Albany, 
non fans prendre beaucoup de précautions , . 
car les rues étoient toutes couvertes de 
glace. J’allai d’abord voir le parc d’artil- 
lerie , ou plutôt les trophées des Américains ; 
en effet il n’y a d’autre artillerie dans cet 
endroit que huit beaux mortiers & vingt 
chariots de munition , qui faifoient partie 
de l’artillerie de Bourgoÿne. J’entrai dans 
une grande baraque où l’on travailloit à 
faire des fufils pour l’armée. Les canons 
de ces fufils , ainü que les ba'ionnetes , 






» 


font forgés à quelques railles d’Albany; 
on les polit & on les achevé dans cet atelier. 
Je demandai a quel prix ils revenoicnt ; 
je lus étonné d’apprendre qu’ils coûtaient 
de quatre à cinq piaftres, c’eft prefque le' 
double de ce que coûtent les nôtres. Les 
armuriers font engagés; on leur donne, 
outre leur ration , des falaires qui ftroient 
coniidérables , s’ils étaient bien payés. De 
là je montai à une autre grande baraque 
iituée à mi côte vers l’oueft de la ville, 
qui fort d’hôpital militaire. Les malades 
font forvis par des femmes; chacun d’eux 
a un lit pour lui foui : en général ils m’ont 
paru bien foignés & proprement tenus. 
L’heure du dîner Vint & raffembla chez 
moi tous ceux qui dévoient m’accompagner 
à Saratoga. Après dîner nous allâmes chez 
le Général Schuyler prendre des arrange- 
mens , en conféquence defquels nous par- 
tîmes le lendemain au lever du foleil, dif 
tribués dans cinq traîneaux différens. Le 
Général Schuyler me menoit dans le lien. 
Nous paffames la riviere des Mohawks 
for la glace , à un mille au delfus de la 
cataracte. C’était prefque un coup d’elfai ; il 
réuffit à tous les traîneaux, excepté à celui 
du Major Poppam, dont les deux chevaux 
briferent la glace & s’enfoncèrent tout à 
coup. Cet événement paroîtra bien funefte 
aux Européens, mais qu’ils ne s’effrayent 
pas des fuites qu’il dut avoir. C’eft un ac- 
cident très commun , & auquel on peut 
remédier de deux façons ; l’une en tirant 
les chevaux, fur la glace à force de bras , 



( 52 ) 


& s’il eft poflïble à l’aide d’un levier , ou 
d'une planche dont on fe iert pour les foule- 
ver ; l’autre en les étranglant avec leur 
licol ou avec les guides : dès qu’ils per- 
dent la refpiration & le mouvement , ils 
viennent à fleur d’eau ; alors on leur leve 
les pieds de devant & on les hœle fur la 
glace ; enfuite on leur lâche le lien peu à 
peu , on les faigne „ & un demi quart d’heure 
après on les atele. Comme nous étions beau- 
coup de monde , on employa le premier 
moyen , qui eft le plus fur pour les chevaux; 
en cinq minutes on les eut rétirés de la 
riviere. Tout cela peut fe comprendre aifé- 
ment; mais on demandera ce que devient 
le traîneau, & comment on ofe approcher 
du goufre que les chevaux , ont ouvert. 
Je répondrai que ces animaux ayant un 
poids plus coniidérable que celui du traî- 
neau, & qui ne porte que fur quatre petites 
baies , brifent la glace fous leurs pieds , 
fans que jamais le traîneau s’enfonce ; parce 
que le traîneau eft léger par lui même , & 
que fon .poids eft fupporté par de longues 

Ï ieces de bois qui lui fervent de brancard. 

,es hommes ne font pas moins en fûreté , 
la glace étant toujours plus épaiffe qu’il ne 
faut pour des porter. Quant aux chevaux, 
ils fe foutiennent aifément à la furfaee de 
l’eau, en s’aidant de leurs quatre jambes , 
& en appuyant leur tête fur la glace. 





l l llfcl 1 II l ll'lHl 11 ■ ■ wwwui— —■ - 



Mort cruelle de Mifs Mac-Rea, tuée 
par les Sauvages de l’armée de Bur- 
goyne , dans laquelle fervoit fon amant. 
Relation détaillée de cet événement. 

TL e chemin du fort Edouard cotoie pref 
que toujours la riviere , mais fouvent on 
la perd de vue dans les bois de fapins qu’il 
faut traverfer. De temps en temps on voit 
d’alfez belles maifons fur les deux rives. 
On me fit remarquer celle de la malheu- 
reufe Mils Mac-Rea , qui fut tuée par les 
fauvages .... Si les Whigs étoient luperlti- 
tieux , ils attribueroient cet événement à 
la vengeance divine. Les parens de Mifs 
Mac-Rea étoient Whigs , & elle n’avoit pas 
encore démenti les fentimens qu’on lui avoit 
infpirés , lorfqu’étant à New-York elle fit 
eonnoilfance avec un officier Anglois , qui 
triompha en même temps de fa rigueur & 
de fon patriotifme. Elle époufa dès lors 
les intérêts de l’Angleterre , en attendant 
qu’elle pût époufer ion amant. La guerre , 
qui ne tarda pas à fe déclarer à N ew-Y r ork 
comme à Bofton , obligea fon pere de fe 
retirer dans fa maifon de campagne : il l’a- 
bandona bientôt à l’approche de l’armée de 
Burgoyne. Mais l’amant de Mils Mac-Rea 
étoit dans cette armée : elle vouloir le re- 
voir vainqueur , l’époufer, & partager en- 
fuite les travaux & les fuccès. Malheureu- 
fement les Indiens faifoient l’avant garde 

D 3 





de l’armée : ces fauvages ne font pas fort 
accoutumés à diftinguer les amis des en- 
nemis ; ils pillèrent la maifon de Mils Mac- 
Rea & l’enlever en t elle même. Lorfqu’ils 
l’eurent conduite à leur camp , il fut queft 
tion de lavoir à qui elle apartiendroït ; on 
ne put s’accorder, & pour terminer la que- 
relle , quelques uns d’entr’eux la tuèrent 
d’un coup de Tomahawk . ( * ) Le récit de 
cette funefte cataftrophe , en me faifant dé- 
plorer les malheurs de la guerre , concen- 
troit tout mon intérêt dans la perfonne de 
l’officier Anglois , à qui il étoit permis d’é- 
couter à la fois fa paffion & fon devoir. 
Je fais qu’une mort ii cruelle & il impré- 
vue fourniroit un fujet très pathétique pour 
un drame ou pour une élégie : mais la 
féduétion de l’éloquence & de la poétie 
peut feule atendrir fur une pareille deftinée , 
en ne montrant que l’effet & faifant oublier 
la caufe; car tel eft le véritable caraftere 
de l’amour , que toutes les affections nobles 
& généreuses femblent en être le cortege 
naturel, 6 z que s’il eft vrai qu’il puilTe 
s’allier à dés vices condamnables , du moins 
tout ce qui tend à l’humilier & à le dégrader , 

, l’anéantit ou le fait méconnoître. 


(*) C’eft ce que les Canadiens appellant caffe-tête 





c 


( 55 > 

'■% , [ .. 

L’Auteur rend compte de l’accueil hono- 
rable que M. Schuyler fit à Madame 
la Baronne de Riedefel , femme du 
' Général Brunfwikois , & au Général But- 
goyne , lors de la capitulation de ce 
dernier. 

«A. v a n t le dîner , & nu moment où 
les Américains fe partageoient les Officiers 
Anglois qu’ils vouloient traiter , on vint de- 
mander où il falloir conduire Madame la 
Baronne de Riedefel , femme du Général 
Brunfwikois. M. Schuyler , qui avoir fuivi 
l’armée comme volontaire , depuis qu’il n’en 
avoit plus le commandement , ordonna qu’on 
la menât dans fa tente; il s’y rendit bientôt 
après , & la trouva interdite & tremblante , 
croyant voir dans chaque Américain un 
fauvage femblable à ceux qui avoient fuivi 
l’armée Angloife. Elle avoir avec elle deux 
petites filles charmantes , âgées de lix ou 
îept ans. Le Général Schuyler les careffii 
beaucoup ; ce fpcétade atendrit Madame 
de Riedefel & la raffura en un infiant : 
vous êtes tendre & fenjîble , lui dit elle , vous 
êtes donc généreux , & je fuis heureufe dé être 
tombée entre vos mains . 

En conféquence de la capitulation , l’ar- 
mée Angloife fut conduite à Bofton : pen- 
dant la marche les troupes campèrent, mais 
il falloit loger les Généraux : on étoit emba- 
raffé de trouver près d’Albany un quartier 

D 4 . 


/ 


/ 



( 5.6 ) 

convenable pour le Général Burgoyne & 
la fuite ; M. Schuyler offrit fa belle maifon 
dont j ai déjà parlé. Ses affaires le retenoient 
a Saratoga : il y reftoit pour viliter les 
ruines de fon autre maifon, que le Général 
Burgoyne venoit de détruire ; mais il écrivit 
à là femme de préparer tout pour le rece- 
voir auffi bien qu’il feroit poffible, & fes 
intentions furent parfaitement remplies. 
Burgoyne fut très bien accueilli par Ma- 
dame Schuyler & fa petite famille. Il fut 
logé dans le meilleur apartement de la maifon. 
Le foir on lui fervit un excellent fouper r 
dont on lui fit les honneurs avec tant de 
grâces , qu’il fut attendri jufqu’aux larmes , 
& qu’il dit avec un profond foupir : En 
rente y c ejt en trop faire pour celui qui a ravagé 
huis terres & brûlé leur afyle. Cependant le 
lendemain matin fes di (grâces lui furent 
rapelées par une aventure, qui auroit paru 
gaie à tout autre qu’à lui. C’étoit toujours 
innocemment qu’il devoit être affligé. On 
l’a voit fait coucher dans une grande piece 
où on lui avoit préparé un lit; mais comme 
il avoit une fuite, ou ii l’on veut famille 
très nombreufe, on fut obligé d’étendre 
des matelas à terre pour faire coucher quel- 
ques Officiers auprès de lui. Le fécond fils 
de M. Schuyler , âgé alors de fept ans , 
petit enfant gâté, comme le font tous les 
enfans des Américains , bien volontaire , 
bien malin , bien aimable , couroit toute 
la maifon dès le matin , félon fa coutume ; 
il ouvrit la porte du falon , éclata de rire 
en voyant les Anglois raffemblés, & refer- 






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" v. ^ • r . _ M» .... , . -.f , ' a 


V 




C 57 ) 

tnant la porte fur lui , il leur dit : vous êtes 
tous mes prifoniers. Cette naïveté fut cruelle 
pour eux, & les rendit plus trilles qu’ils 
ne l’étoient la veille. 


V Auteur en raportant une anecdote , dé- 
montre combien les moeurs des Améri- 
cains font pures & rejpeciables ; leur in- 
dulgence pour les joib le jf es humaines . — 

J e refiai quelque temps dans cette mai- 
fon qui avoit l’air très-pauvre; mais en 
vilitant les logemens , je les trouvai ii mau- 
vais , que j’envoyai un de mes gens à 
l’auberge de Café , s’informer li j’y trou- 
verois encore une petite place. On s’ar- 
rangea pour m’en faire une : j’y allai à 
pied , laiffant mes chevaux dans l’autre mai- 
lbn , & je fus affez heureux pour avoir 
un bon lit & un fouper tel quel , mais 
que je trouvai très - bon , moins parce 
que j’avais bon appétit > que parce que 
j’étois fervi par une grande femme de 
vingt -cinq ans d’une tres-belle figure , 
d’une taille noble & difiinguée. je de- 
mandai fi c’étoit la fille de mon hôteffe. 
Celle-ci qui étoit une bonne groiTe fem- 
me , affez curieufe & affez bavarde , & 
qui m’avoit déjà pris en amitié , parce 
que je répondois à fes queflions tant qu’el- 
le vouloit, me dit qu’elle n’avoit jamais 
eu d’enfans ; cependant elle en tenoit un 
dans fes bras qu’elle careffoit beaucoup , 




C 5§ ) 

& dont elle paroifïbit prendre grand foin, 
A qui appartient donc ^celui-ci , lui dis- 
je ? A la grande femme que vous voyez , 
me repondit-elle. — Et quel eft fon ma- 
ri?— Elle n’en a pas.— Elle eft donc 
veuve ? — Non , elle c’a jamais etude ma- 
ri. C’eft ajouta-t-elle , une aventure mal- 
heureufe qui feroit trop longue à vous 
conter ; cette pauvre fille s’eft trouvée 
dans le befoïn , je l’ai prife chez moi , & 

j’ai foin de la mere & de l’enfant 

Avancerai-je un paradoxe, fi je dis qu’u- 
ne pareille conduite prouve |pîus que toute 
autre chofe , combien les moeurs des 
Américains font pures & refpeftables. ~ 
Chcz eux le vice eft fi étranger , fi rare , 
que le danger de l’exemple eft prefque 
nul ; de forte qu’une faute de ce genre eft 
regardée comme une maladie accidentelle , 
dont il faut guérir l’individu qu’elle atta- 
que , fans prendre aucune mefure pour 
éviter la contagion. J’ajouterai que l’ac- 
quiiition d’un citoyen eft fi précieufe dans 
ce pays , qu’une fille en élevant fon en- 
fant femble expier la foibleffe qui lui a 
donné fexiftence. Ainfî la morale , qui 
ne peut jamais différer du véritable intérêt 
de la fociété, femble quelquefois être lo- 
cale & modifiée par les temps & les cir- 
conftances. Lorfqu’un enfant fans afyle , 
fans propriété , fera un fardeau pour l’E- 
tat , un être voué au malheur , ne devant 
fa confervation qu’à la pitié & non à fu- 
tilité publique , on verra fa mere humiliée , 
peut-être même punie , & alors on jufti- 


* 


C 59 ) 

fiera cette fé vérité par tous ces dogmes 
aufteres , qu’on oublie ou qu’on néglige 
maintenant. 

Description intérejjante des agrémens & 
des talens de U difeau-moqueur. 

HL/ e fouvenir de cet événement, préfage 
des fuccès qui ont couronné notre campa- 
gne, m’occupa d’autant plus agréablement 
pendant la foirée, que j’étois établi dans 
une affez bonne auberge , où l’on nous 
fervit un excellent fouper , compofé prin- 
cipalement d’ellurgeons & d’alofes , deux 
fortes de poiffons pour le moins auflî bons 
en Virginie qu’en Europe ,• mais qui ne 
fe font voir qu’au printemps. 

Le lendemain matin j’eus une jouilfance 
d’un autre genre; je m’étois levé avec le 
foleil , & tandis qu’on préparait le déjeu- 
ner, je me promenois autour de la maifon. 
Les oifeaux fe faifoient entendre de tous 
côtés , mais mon attention fut fixée par un 
chant fort agréable , dont les fons paroif 
foient venir d’un arbre prochain. Je m’en 
approchai doucement, & je reconnus que 
j’en avois l’obligation à un Mockïng - Bird 
(oifeau moqueur, appelé ainli parce qu’il 
imite le chant des autres oifeaux de ma- 
niéré à faire croire qu’il s’amufe à les con- 
trefaire) qui faluoit le foleil levant; d’a- 
bord je craignois de l’éfaroucher, mais 
tout au Contraire ma préfepce lui fit piai- 




assæosffliKH ! WKmÊSSssaammm 




; 




AV 


r * C fo) 

lir, & il parut fe réjouir d’avoir un audi- 
teur. 11 chanta mieux que jamais , & fon 
émulation augmenta encore lorfqu’il vit 
deux chiens, qui me fuivoient , s’appro- 
cher de l’arbre lur lequel il étoit perché. 
Alors il ne ceffa de voltiger d’une branche 
a l’autre toujours en chantant : car cet 
°ileau lingulier , auffi remarquable par fon 
agilité que par fon ramage, s’élève & s’a- 
bailïe continuellement, de forte qu’il ne 
paioît pas moins le favori de i Terptichore 
que celui de Polyhymnie. Affurément on 
ne peut lui reprocher de fatiguer fes au- 
diteurs ; car rien n’eft plus varié que fon 
chant, c’efl au point qu’il eft impoffible 
de l’imiter , & même d’en donner une idée. 
Comme il eut lieu d’être très-content de 
mon attention à l’écouter , il ne me cacha 
aucun de fes talens ; on eût dit qu’après 
m’avoir fait entendre un très-joli concert, 
il vouloit encore me donner la comédie. 
En efiet , il fe mit à contrefaire différens 
oifeaux : ceux qu’il imita de la maniéré la 
plus reconnoilfable , du moins pour un 
étranger , font le gaie, le corbeau, le car- 
dinal & le van eau. Il fembloit chercher à 
lue retenir auprès de lui, & lorfque après 
l’avoir écouté près d’un quart d’heure , je 
voulus me raprocher de la maifotl, il me 
fuivoit en volant d’arbre en arbre , tou- 
jours continuant de chanter tantôt fes pro- 
pres chanfons, tantôt celles qu’il avoit ap- 
prifes en Virginie & dans fes voyages ; 
car cet oifeau eft du nombre de ceux qui 
changent de climat , quoiqu’on la voie 
quelquefois pendant l'hiver. 







L'Auteur cfl reçu dans la maifon du Gé- 
néral Nelfon y il rend un compte très- 
détaillé de cette famille , de l'agrément 
qu il y a eu. Il fait un portrait par - 

& de fa 

n l’abfence du Général , Mefdames 
Nelfon, fa mere & fa femme , me reçu- 
rent avec toute l’honnêteté , la fimplicité 
& la cordialité , qui eft le partage de cette 
famille ; mais comme en Amérique on ne 
croit jamais que les femmes fuffifent pour 
faire les honneurs d’une maifon , cinq ou 
fix Nelfon s’étoient ralfemblés pour me 
recevoir , en tr 'autres le Secrétaire Nelfon , 
oncle du Général , deux freres de celui-ci 
& deux fils du Secrétaire. Ces jeunes gens 
étoient tous mariés , plufieurs avoient leurs 
femmes avec eux , & celle-ci leurs petits 
en fan s , tous s’appelant Nelfon, tous dif 
tingués feulement par leur nom de baptê* 
me , de forte que pendant deux jours que 
je paffai dans cette maifon vraiment pa- 
triarchale , il me fut impoffîble de favoir à 
qui ils apartenoient. Lorlque je dis que je 
paffai deux jours dans cette maifon , on 
doit l’entendre dans le fens le plus littéral ; 
car le temps fut fi mauvais , qu’il n’y eut 
pas moyen d’en fortir. Le logement n’étant 
ni commode , ni fpacieux , le parloir ou le 
falon raffembloit la compagnie , fur-tout les 


ttculier du Secrétaire Nelfon, 
conduite pendant la guerre. 


, C 61 ) 

hommes , depuis l’heure du déjeûner juf- 
qu à celle de fe coucher ; mais la conver- 
sation étoit libre, agréable* & bien fouténue. 
Si on vouloit y faite quelque diveriion , on 
trouvoit fous fa main de très-bons livres 
François & Anglois , & un excellent dé- 
jeûner à 9 heures du matin, un grand di- 
ner à 2 heures , le thé & le punch dans 
l’après - midi , & un petit fouper de fort 
bonne mine à dix heures du foir , faifoient 
une heureufe divilion delà journée pour ceux 
dont l’eftomac pouvoit s’y prêter. Il n’eft 
pas inutile d’oblèrver que dans cette oc- 
calion où 1 5 ou 20 perfonnes , dont 4 étran- 
gers à la famille & au pays , fe trouvoient 
raffemblés à la campagne , & contraints par 
le mauvais temps à relier dans la mailon , il 
ne fut pas feulement queftion de jouer : com- 
bien de parties de trictrac; de whisk , de lotto , 
auroient été chez nous la conféquence né- 
ceffaire d’une pluie obftinée? Peut-être aulli 
quelques amulèmens plus agréables auroient 
varié la fcêne ; la mulique , le delfein , la 
ledlure publique , l’ouvrage des femmes , 
font des relfources inconnues en Améri- 
que , mais il faut efpérer qu’elle ne tardera 
pas à les acquérir. Certainement il ne man- 
quoit que de l’étude à une jeune Mifs To- 
liver , qui chanta quelques jolis airs, dont 
les paroles étoient Angloifes , mais la muli- 
que Italiene ; fa voix charmante & l’aimable 
limplicité de l'on chant, lui tenoit lieu de 
goût , fi ce n’étoit pas le goût lui-même , 
le goût naturel; toujours fur lorfqu’il eft 
renfermé dans de juftes limites , & que ti- 


/ 

S 


an g HC38gfflBMe»nc«*«i« > afc«i>BaaiaBifl^»S Bgag p^^ 


•w 


. C6s ) , 

ïîiide dans fa foiblelfe il ne s’eft pas en- 
core compromis avec les mauvais mode- 
lés. Mifs Toliver a voit accompagné à 
, Offly Mad. William Nelfon fa fœur , qui 
venoit de faire une faife couche & qui gar- 
doit fon lit. Elle a été élevée au milieu 
des bois par un pere , grand chalfeur de 
renard ; ainli elle n’a pu apprendre à chanter 
que des oifeaux du voiiinage , quand les 
hurlemens des chiens courans lui permet- 
toient de les écouter. Elle eft d’une ligure 
agréable , ainli que Madame Nelfon fa fœur, 
quoique moins jolie qu’une troifieme fœur, 
qui étoit reliée dans la maifon paternelle. 
Ces jeunes perfonnes venoient fouvent à 
Williamsburg lorfqu’il y avoit des bals , 
elles y paroilfoient aulïï bien mifes que- 
les habitans de la ville, & toujours avec 
le maintien le plus décent. D’un autre côté 
les jeunes gens de l’armée avoient pris beau- 
coup d’amitié pour M. Toliver leur pere, 
& ils fe donnoient quelquefois la peine 
d’aller déjeûner & parler de chalfe avec lui. 
Les Demoifelles qui paroilfoient de temps 
en temps, ne gàtoient point la converfation. 
Ces jolies Nymphes , plus timides & plus 
douces que celles de Diane , ne condui- 
foient pas la chalfe, mais elles en infpi- 
roient le goût ; elles favoient fe défendre 
des chalfeurs , mais elles n’accabloient point 
de leurs fléchés ceux qui ofoient les regarder. 

Après cette petite digreffîon , pour la- 
quelle on aura fans doute quelque indul- 
gence , il eft difficile de trouver une tran- 
lition qui me conduifit à parler d’un vieux 





( 64 ) 

Magiflrat ,'dont les cheveux blancs, la 
taille élevée & la ligure nôble , comman- 
dent le relpeft & la vénération. Le Secré- 
taire Nelfon, dont il s’agit maintenant, 
doit ce titre à la place qu’il occupoit fous 
le gouvernement Anglois. En Virginie 
le Secrétaire , chargé de conferver les 
regiftres de tous les aftes publics , étoit 
membre néceffaire du Confeil dont le Gou- 
verneur étoit le chef. M. Nelfon a occupé 
cette place pendant 30 ans ; il a vu l’au- 
rore du beau jour qui commençoit à s’é- 
lever for fon pays , il a vu fe former les 
orages qui font troublé ; il n’a cherché ni 
à les raflembler , ni à les conjurer. Trop 
avancé en âge pour délirer une révolution, 
trop prudent pour l’arrêter , ti elle étoit 
néceffaire , & trop lïdele à fes concitoyens 
pour féparer fes intérêts de leurs , il a 
choiii pour fe retirer des affaires l’époque 
même de leur changement : ainii defcen- 
dant du théâtre lorfque de nouveaux dra- 
mes demandoient de nouveaux afteurs, il 
a pris fa place parmi les fpeftateurs , content 
de faire des vœux pour le fuccès de la 
piece & d’applaudir à ceux qui joueroient 
bien leur rôle. Mais dans la derniere cam- 
pagne le hazard la remis fur la fcene & 
lui a donné une funefte célébrité. Il habi- 
toit à York , où il s’étoit fait bâtir une 
très-belle maifon ; le goût & même le luxe 
Européen n’en avoit pas été exclus. On 
admiroit fur-tout une cheminée & quelques 
bas-reliefs de très-beau marbre & très-bien 
travaillés , lorlque la deftinée conduilit 

Lord 


( 6 5 > 

Lord Cornwallis dans cette ville pour le 
défarmer , ainli que fes troupes julque-là 
vicîorieufes. Le Secrétaire Nelfon ne crut 
pas devoir fuir les Anglois , à qui il ne 
pouvoir être odieux ni inl'pirer aucun om- 
brage. Il fut bien traité par le Général , 
qui choilit fa maifon pour y établir Ion 
logement ; mais cette maifon placée fur 
une hauteur, dans la fituation de la ville 
la plus agréable , étoit auflï placée près des 
fortifications les plus importantes. C’étoit 
le premier objet qui frapât les regards lorf 
qu’on approchoit d’York: bientôt au lieu 
de l’attention des voyageurs , elle attira 
celle des canoniers & des bombardiers , 
bientôt elle fut prefqu’entiérement détruite. 
M. Nelfon l’occupoit encore au moment 
où nos bateries , eflayant leurs prémiers 
coups , tuerent un de fes Negres à très- 
peu de diftance de lui. Lord Cornwallis 
lui-même fut obligé de chercher un autre 
afyle; mais quel afyle auroit pu convenir 
à un vieillard que la goûte privoit pour 
lors de l’ufage de fes jambes ? Quel afyle 
lur-tout auroit pu le défendre contre les 
engoiffes horribles qu’éprouvoit un pere 
afliégé par fes propres enfans ? car il en 
«voit deux dans l’armée Américaine , de 
forte que chaque boulet qpi étoit tiré 
pouvoit porter la mort dans fon fein , foit 
qu’il partît de la ville , Ibit qu’il vînt 
de la tranchée. J’ai été témoin de l’an- 
xiété cruelle d’un de ces malheureux jeu- 
nes gens. Lorfque après avoir envoyé 
un Jiag pour redemander fon pere , il te* 

£ 



0 


I 


C 66 ) 

noit les yeux fixés fur la porte de la ville 
par laquelle ce llag devoit fortir , & fém- 
bloit atendre fia propre fentence de la ré- 
ponfie qu’il recevroit. Lord Cornwallis n’eut 
pas l’inhumanité de fie refufier à une de- 
mande fi jufte. Je ne puis me rapeller fans 
émotion d’avoir vu ce vieillard au moment 
où il venoit de defcendre chez le Général 
Washington : il étoit affis , par ce que fion 
attaque de goûte continuoit encore , & tan- 
dis que nous .étipns debout autour de lui, 
il nous racontoit avec un vifage ferein quel 
avoit été l’effet de nos,bateries , dont fa mai- 
fon avoit éprouvé les premiers coups. 

La tranquillité qui a fuccédé à ces temps 
malheureux-, en lui donnant le loifir de com- 
pter les pertes , ne lui en a pas rendu le 
fouvenir plus amer. Il vit heureux dans une 
de fies plantations , où il ne lui faut pas 
fix heures d’avertiffemens pour ralfiembler 
une trentaine de fies enfans ou petits en- 
fans , neveux ou petits neveux , qui font 
au nombre de 70 tous habitans de la Vir- 
ginie. Le rapide accroilfement de fa pro- 
pre famille juftifie ce qu’il me dilbit de 
celui de la population générale. Les em- 
plois qu’il a occupés toute fa vie , l’ont mis 
à portée d’en avoir des notions exactes. 
En 1742 les perfonnes taillables de l’E- 
tat de Virginie , c’efi: à dire les mâles blancs 
au deffus de l’âge de 16 ans & les mâles 
& femelles noirs au deffus du même âge, 
étoient au nombre de 63,000; maintenant 
ils excédent 160,000. 







( 6 ? ) 



L’Auteur loge che \ M. Steel ; il raconte 
la maniéré cruelle dont il a été traité à 
la guerre. Le pont naturel, fa deferip- 
tion. Séjour che { M. Grisby , qui fert 
de guide à. l’ Auteur. Obfervadons d'hif- 
toire naturelle. 

O n croira aifément que je ne fus pas 
tenté de déjeuner dans cette maifon. Je 
partis donc de bonne heure le 18 dans l’ef 
pérance qu’on me donna de trouver une 
auberge à .10 milles delà : mais cette ef- 
pérance fut trompée. M. Smith , planteur 
affez pauvre , auquel on m’avoit adrelfé , 
n^avoit ni fourage pour nos chevaux , ni 
vivres pour nous , feulement il nous alîiira 
qu’a 8 milles plus loin nous trouverions 
un moulin dont le propriétaire étoit aulïï 
aubergifte. Nous trouvâmes en effet le 
moulin & le meunier ; celui-ci étoit un 
jeune homme de 22 ans, d’une figure char- 
mante , dont les belles dents , les levres 
vermeilles & les joues fleuries, rapeloient 
le portrait que M. de Marmontel a fait de 
Lubin. Cependant fa démarche & fon main- 
tien ne répondoient pas à la fraîcheur de 
fes traits , il paroiifoit lent & inaftif. Je lui 
en demandai la raifon ; il me répondit qu’il 
étoit toujours languiffant depuis la bataille 
de Guilford où il avoit reçu 15 ou ï 6 coups 
de fabre. Il n’avoit pas comme les Romains 
de couronne pour attefler fa valeur -, il n’a^ 

E 2 





.v.'r ' - ■'■■■'r- ' 




( 68 ) 


voit pas non plus comme les François de 
brevet de penfion , ni d’honneurs ; mais à 
la place un morceau de fon crâne, que fa 
femme alla chercher & qu’il me fit voir. 
Certainement je ne m’attendois pas à trou- 
ver au milieu de ces folitudes de l’Améri- 
que la déplorable trace du fer Européen; 
mais ce qui me toucha le plus, fut d’ap- 
prendre que c’eft après avoir reçu une pre- 
mière bleffure & s’être rendu prifonnier 
qu’il avoit été fi cruellement écharpé. Ce 
malheureux jeune homme me racontoit 
qu’accablé de coups & inondé de l’ang, il 
avoit encore eu la préfence d’efprit de pen- 
fer que les cruels ennemis ne voudraient 
pas laiffer fubiifter un témoin & une vic- 
time de leur barbarie, & qu’il ne lui reftoit . 
d’autre moyen de fauver fa vie que de pa- 
raître l’avoir perdue. ... Il faudrait avoir 
lés yeux de la juftice divine pour demêler 
& reconnoître les auteurs d’un pareil crime; 
il faudrait avoir la voix de Stentor, il fau- 
drait avoir toutes les trompettes de la re- 
nomée pour les dévouer à l’horreur des 
1 temps préfens & à -venir , & pour annon- 
cer aux Souverains , aux Généraux & à 
tous les chefs, que les atrocités qu’ils to- 
lèrent ou qu’ils laiflent impunies , s’accu- 
muleront un jour fur leur tête, & les ren- 
dront l’exécration d’une poftérité plus fen- 
iible & plus éclairée que nous ne le fouî- 
mes encore. 

Quand M. Steel C c’eft le nom de mon 
-hôte ) aurait été plus aftif, quand fa fem- 
me, qui étoit jeune & jolie aurait été plus 


^ ï t g sK ia g»g>psjc»»aia Mganapgp^ M8»MM3i»a^ 


» 


c 6g ) 

induftrieufe, ils n’auroient pu fiippléer l’un 
& l’autre à la difete totale où ils fe trou- 
voient pour lors de pain & de toute efpece 
de boiffon. Le pain venoit d’être pétri,, & 
n’étoit pas encore au four ; pour les liqueurs , 
elles n’étoient point en ufage dans la mailbn , 
& le meme ruifleau qui faifoit tourner le 
moulin , fervoit à défaltérer le jeune ménage ; 
de forte qu’on pou voit appliquer à M. & 

Me. Steel ces vers du Guarini. 

» ( 

Quel fonte onde ella beve 

Quel folo anco îabagna e la configlia I 

« 

■ 0 

Mais ces mœurs paftofales convieneht 
peu à des voyageurs; cependant quelques 
gâteaux de farine cuits lur les tendres, 
d’excellent heure, du bon l'ait, & fur tout 
l’intérêt que M. Steel nous infpiroit , nous 
firent paffer agréablement le temps nécef- 
faire pour mettre nos chevaux en état d’ache- 
ver une longue & pénible journée. Vers 
5 heures du foir, & après avoir fait 38 
milles de chemin, nous trouvâmes quelques 
maifons où nous apprîmes que nous étions* 
encore a 6 milles de Praxton s - Tavèrn où 
nous devions coucher , que nous avions 
deux gués à paffer , dont le dernier étoit 
devenu impraticable à caufe des pluies, mais 
que no ( us ne ferions pas arrêtés , .parceque 
nous trouverions un canot qui nous paffe- 
roit de l’autre côté , tandis que nos che- 
vaux fuivroient à la nage. La nuit & un 
gros orage , qui approchoient d\in pas égal 
nous firent hâter le nôtre. Cependant comme. 


f 


nous fumes obligés de monter & de des- 
cendre une montagne très élevée, à peine 
refloit il un peu de crépufcule lorfque nous 
arrivâmes à la l'econde riviere , qui n’efl 
rien moins que celle de James , mais près 
de fa fource & à l’endroit où elle coule des 
montagnes fous le nom de Fluvanna. L’em- 
baras étoit de faire paflfer dix hommes & 
dix chevaux avec le feul fecours d’un petit 
canot de Sauvages , qui pouvoit tenir au 
plus 4 ou 5 perfones , & d’un feul N egre 
armé d’une fagaye en guife de rame. On 
mit dans le bateau nos felles & nos équi- 
pages; on fit plulieurs voyages, & à cha- 
que fois on menoit deux chevaux par la 
bride qui fuivoient à la nage. Il étoit nuit 
clofe & nuit très obfcure lorfque ce ma- 
nège fut fini ; mais après qu’on eut , non 
fans peine, refellé & rechargé nos chevaux, 
l’embaras fut de gagner l’auberge qui étoit 
encore à un demi mille delà : en effet , la 
riviere coule entre deux efpeces de préci- 
pices ; & comme le bateau n’avoit pu aborder 
au même endroit où fe trouve le gué & 
par conféquent le chemin , il falloir gravir 
la montagne par un fentier très peu pra- 
tiqué & très difficile même en plein jour. 
Nous ne nous en ferions jamais tirés fi je- 
n’a vois engagé notre batelier à nous con- 
duire ; nous montâmes donc de notre mieux , 
chacun conduifant fon cheval par la bride, 
au milieu ‘des arbres, dont l’obfcurité de- 
là nuit ne nous permettait pas de voir les 
branches lors même qu’elles nous frapoient 
le vifage ; enfin nous arrivâmes à Praxtoa’s. 


I 


( r 1 ) 

Tavern. Il étoit dix heures du foir & la 
maifon étoit fermée. Je devrois dire les 
inaifons , car il y en avoit deux : j’appro- 
chai de celle qui s’offrit la première & je 
frapai à la porte ; on m’ouvrit , & je vis 

5 ou 6 petits Negres couchés fur une natte 
devant un grand feu. Je me lis ouvrir l’autre 
maifon, & je trouvai 5 ou 6 enfans blancs 
couchés pareillement fur une natte devant 
un grand feu , 2 ou 3 Negres adultes pré- 
iidoient à ces deux compagnies; ils me di- 
rent que M. Praxton , fa femme & toute 
fa famille avoient été invités à une noce , 
mais qu’ils n’étoient pas loin , & qu’ils 
alloient les chercher. Moi qui étois invité 
à fouper pur une faim très naturelle après 
une longue marche & beaucoup de fatigue , 
je me trouvois dans une polition bien dif- 
férente des mariés & de leurs convives. J’é- 
tois fur tout glacé par la crainte de voir 
revenir nos. hôtes complètement ivres. Je 
me trompai, ils arrivèrent avec toute leur 
raifon , ils furent honnêtes & emprelfés , 

6 à près de minuit nous eûmes un excel- 
lent fouper; quoique les logemens & les 
lits ne fuifent pas. tels que nous les aurions 
délirés , ils étoient meilleurs que chez Mme. 
Teafe, & nous n’avions pas droit d’être 
difficiles. D’ailleurs nous goûtions la latis- 
faftion d’avoir atteint le but de notre voyage ; 
le P ont naturel n’étoit pas à plus de 8 milles , 
& nous avions pris toutes les informations 
néccffaires pour en trouver le chemin. 

Le lendemain matin le déjeûner fut prêt 
de bonne heure & fervi par les filles du 

v £4. 


C 7 » ) 

Capitaine Praxton. Dans la foiré e prccé- 1 
dente elles n’avoient pas paru abfofument 
à leur avantage ; cependant autant que 
l’oblcurité de la chambre où nous loupions , 
notre appétit & les immenfes bonnets dont 
elles s’étoient afublées pour la noce, nous 
avoient permis d’en juger, nous les avions, 
trouvées allez bien , mais lorfqu’à fa lumière 
du jour nous les vîmes avec leurs cheveux 
retroulfés pour toute coëfure, le repos de 
la nuit pour toute parure , & pour toute 
grâce leur iimplicité naturelle , nous nous 
confirmâmes dans l’opinion que nous avions 
déjà pril'e du peuple des montagnes , qui. , 
eft en général plus beau & plus fai-n que- 
celui des bords de la mer. Il y avoir dans 
la maifon un jeune homme allez bien mis 
& d’une ligure agréable. Je crus que c’é- 
toit un parti qui fe propofoit pour l’une de 
nos hôteffes ,. mais j’appris qu’il étoit venu 
pour des mariages de toute autre efpece ; 
en effet , mes compagnons de voyage 
m’ayant invité à venir voir un parfaitement 
beau cheval , qui étoit feul dans une petite 
écurie , j’appris que c’étoit un étalon que 
ce jeune homme avoit amené de plus de 
80 milles de là , pour vendre lés faveurs 
aux jumens du pays. Il failbit payer 20 
shellings ou 18 liv. de notre monnoie pour 
chaque vifite, ouïe double pour une l'ociété 
plus fuivie, ce qui eft beaucoup moins 
qu’on ne paye dans le refte de la Virginie. 
Ces détails , qui peuvent paroître minutieux , 
ferviront pourtant à faire connoître un; 
pays , où les hommes difperlës dans les 






C 73 > 

bois ne font ifolés que par Faifance domel- 
tique , qui les rend indépendans les uns 
des autres, & fe correfpondent lorfque les 
befoins mutuels & l’intérêt général le de- 
mandent ; mais je fuis trop près du Pont- 
naturel pour m’arrêter à d’autres objets* 

Je m’étois mis en marche à 9 heures 
du matin, & pour dire vrai un peu à l’a- 
venture, car dans ces montagnes, où il y 
a trop ou trop peu de chemin, on croit 
toujours avoir donné aux voyageurs des indi- 
cations fuffilantes , & ils ne manquent guère, 
de s’égarer ; c’eft le défaut ordinaire de 
ceux qui enfeignent ce qu’ils favent trop 
bien , & les chemins des fciences ne font 
pas exempts de cet inconvénient. Heureu- 
fement qu’après avoir marché à peine l’ef* 
pace , de 2 milles , je rencontrai un hom- 
me qui venoit de faire ferrer l'on cheval 
à une forge voifine , & qui s’en retournoit 
chez lui liiivi de 5 ou 6 chiens courans y 
la converfation s’établit entre nous, & ce 
qui arrive rarement en Amérique , il fut 
curieux de lavoir qui j’étois & pù j’allois.. 
Ma qualité d’Officier général François r 
ma curiolitépour les merveilles defon pays r 
lui infpirerent de l’intérêt pour moi ; il s’olfrit 
de me conduire , & il me mena tantôt par 
de petits fentiers , tantôt à travers les bois * 
toujours grimpant ,. defeendant les monta- 
gnes , de forte que fans guide il m’eût failli 
être forcier pour trouver le chemin ; enhn au 
bout de deux heures nous delcendîmes une. 
côte efearpée &nûus en montâmes une autre.. 
Pendant ce temps -là il cherchoit à enga- 


gcr de plus en plus la coriverlation , enfin 
il pouffa Ton cheval plus vite , & puis s’ar- 
i étant tout court, il me dit : * Vous vou- 
” voir le Pont-naturci ^ n’eft-il pas vrai ? 
» e h bien ! vous êtes maintenant defllis , 
5-» defcendez de cheval, marchez ao pas 
» fur la droite ou fur la gauche & vous 
” verrez ce prodige. » Je m’étois bien aper- 
çu qu’il y avoit des deux côtés une pro- 
fondeur affez conlidérable , mais les ar- 
bres m’avoient empêché d’en juger ou d’y 
faire attention. En approchant du préci- 
pice je vis d’abord deux grandes mafles ou 
chaînes de rochers , qui formoient les re- 
vêtemens d’un ravin ou plutôt d’un abîme 
immenfe , mais en me plaçant , non fan s 
précaution, fur l’ourlet même de l’efcarpe- 
ment , je vis que ces deux parois fe réu- 
niffoient fous mes pieds en formant une 
voûte dont je ne pouvois encore connof- 
tre que la hauteur. Après avoir joui de ce 
fpeètacle magnifique mais effrayant , au 
point que plufieurs perfones ont peine à 
le fbutenîr , je me portai du côté du fud 
dont l’afpeft n’eft pas moins impofant, il 
elt même plus pittorefque. Cette Thé- 
baïde, ces pins antiques, ces maffes de 
rochers d’autant plus étonantes qu’elles 
femblent avoir une fauvage fymmétrie & 
concourir groffiérement à un but , tout 
cet appareil de la nature Brute & informe , 
qui effaye les moyens de l’art , afliegent 
ù la fois les fens & la penfée , & excitent 
une ténébreufe & mélancholique admira- 
tion. Mais c’eft au .pied des rochers, au 


( 75 ) 

bord d'un petit ruiffeau qui coule fous cet* 
te arche immenle , qu’il faut juger de fon 
étonante ftruéture; on y reconnoit les 
contreforts , les arriérés vouffures & les 
profils que l’architeéture auroit pu lui 
donner \ l’arche n’eft pas complété , la 
portion orientale de l’arc n’étant pas auffi 
grande que l’occidentale , parce que de ce 
côté la montagne eft plus, élevée que cel- 
le qui lui eft oppofée. Une chofe extra- 
ordinaire , c’eft qu’on ne voit dans la par- 
tie inférieure du ruiffeau aucun débri con- 
lidéràble , aucune trace du déchirement 
qui a dû détruire de noyau du rocher , 
pour n’en laiffer fubfifter que la partie fu- 
périeure ; car c’eft-là la feule hypothefe 
qui puiffe rendre raifon d’un tel prodige* 
Nul recours poffîble à celui d’un volcan , 
ou d’une alluvion , nulle trace d’un em- 
brafement fubit , ou du travail lent & 
pénible des eaux. Le rocher eft de natu- 
re calcaire , & fes couches font paralelles à 
l’horizon , circonftance qui exclut encore 
l’idée d’un tremblement de terre ou d’une 
crevaffe fouterraine ; enfin ce n’eft point 
à un petit nombre de voyageurs à décider 
l’opinion publique fur cette merveille de 
la nature , c’eft aux favans des deux mon- 
des à qui il appartient d’en juger , & ils 
feront à portée de le faire. On a pris les 
mefures néceffaires pour lui donner. toute 
la publicité qu’elle mérite ; un Officier du 
génie, M. le Baron de JTurpin, très-bon 
mathématicien & très-bon defiinateur ^ eft 
allé en prendre les principales dimenüons 


. . . . ( 7 & ) 

„A S P nnci paux afpefts. Son travail fenr 

du puW ic aU R01 ’ & j ’ efpere qU ’ Ü fera ren " 

Connoiflons donc nos propres forces, 
li nous ne connoiflons pas celles de îa na- 
ture ; laiffons à des mains plus habiles le 
loin de faire ce tableau , dont nous n’avons 
donne qu’une foible efquifle , & conti- 
nuons de rendre compte de notre voyage , 
ont 1 objet eft déjà rempli , mais qui n’efl: 
pas encore prêt d’être terminé, puifque le 
root- naturel n’eft pas à moins de aso 
milles de Williamsburg. Pendant que je 
1 examinots de tous côtés , & que j’eflayois 
même d en deflîner quelques points de vue, 
mes compagnons de voyage avoient appris 
que leur conducteur & le mien étoit un 
aubergifte , dont la maifon ne fe trouvoit 
pas éloigné de plus de 7 à 8 milles de 
1 endroit où nous étions , & à plus de 
deux milles du chemin que nous devions 
prendre le lendemain pour fortir des mon- 
tagnes. M. Grisby ( c’eft le nom de no- 
ire guide ) avoit témoigné quelque délir 
de nous recevoir chez lui, & il afluroit 
que nous y ferions auflî bien que dans 
1 auberge qu’on nous avoit indiquée chez 
M. Praxton : quand même je n’en aurois 
pas été perfuadé , j’avois trop d’obliga- 
tions à M. Grisby pour ne pas lui 'donner 
la préférence. Je recommençois donc à 
traverlèr les bois fous fa conduite ; ces 
bois étoient très-élevés , des chênes forts 
& robuftes , des pins démefurés , qui fuf- 
troient aux flûtes de toutes les nations de 


C 77 ) 

l’Europe , y vieilliffent & y meurent fur 
leur fol natal, fans que la main de l’indu- 
ftrie puifle jamais les en tirer. On eft fur- 
pris de trouver dans ces forêts inhabitées 
les traces de plulieurs incendies. Ces ac- 
cidens font quelquefois caufés par l’im- 
prudence des voyageurs qui alument du 
feu tandis qu’ils prennent quelque repos , 
& négligent après cela de l’éteindre : on 
n’y fait pas grande attention quand les 
bois feuls en font les victimes; mais ces 
bois font toujours cultivés dans quelques 
parties. Le feu gagne fouvent les barriè- 
res dont les champs font entourés , & 
quelquefois les maifons mêmes , ce qui 
caufe la ruine des cultivateurs. Je me fou- 
viens que tandis que j’étais à Monticello , 
d’où l’on peut découvrir 30 ou 40 lieues 
de bois , je vis pluüeurs incendies à 3 ou 

4 lieues les uns des autres ; ils continuè- 
rent jufqu’à ce qu’une grande pluie, qui 
furvint heureufement , réuffît enfin à les 
éteindre. 

J’arrivai chez M. Grisby un peu avant 

5 heures , n’ayant fait d’autre rencontre 
dans mon chemin que celle d’un dindon 
fàuvage, qui fe leva d’aflez loin & qu’il 
me fut impoffible de retrouver. La maifon 
n’étoit pas grande , mais propre & commo- 
de ; nous la trouvâmes déjà occupée par 
des voyageurs , auxquels nous devions affu- 
rément toute forte de refpeft , ii la préé- 
minence entre les voyageurs fe mefüre fur 
le chemin qu’il ont à faire. C’étoit un 
jeune homme de a8 ans , bien portant & 


y 









C 78 ) 

de bonne humeur. Il étoit parti de Phi- 
ladelphie avec uno jolie femme âgée de 
20 ans & un petit enfant au maillot , 
pour aller s’établir à 500 milles au delà 
des montagnes , dans un pays nouvéle- 
ment habité & voilin de Lobir , qu’on 
appelle le Comté de Kentocket. Tout fon 
équipage conüfloit en un cheval qui por- 
toit fa femme & fon enfant; nous reliâ- 
mes üupéfaits de la maniéré dégagée dont 
il'procédoit à fon expédition , & nous 
nous permîmes de lui en témoigner notre 
furprife. Il nous dit que les bonnes ter- 
res étoient trop difficiles à acquérir en 
Peniilvanie , que les denrées y étoient 
trop cheres & les hommes trop nom- 
breux , qu’en conféquence il avoit jugé à 
propos d’acheter pour à peu près 50 
louis une conceffion de mille arpens de 
terre dans le Kentocket. Cette conceffion 
avoit été faite autrefois à un Colonel de mili- 
ce , lorfque le Roi d’Angleterre jugea à 
propos d’ordoner la dillribution de ces 
terrains immenfes , dont une partie fut 
vendue, & l’autre réfervée pour les récom- 
penfes de troupes Américaines , qui avoient 
fervi en Canada. Mais , lui répondis-je , 
où font les beftiaux , les inftrmnens ara- 
toires avec lefquels vous comptez com- 
mencer vos défrichemens ? Dans le pays 
même, me dit il ; je ne porte rien avec moi , 
mais j’ai de l’argent dans ma poche & rien 
ne me manquera. Je commençois à me ren- 
dre raifon de la réfolution de ce jeune 
homme actif , vigoureux & fans fouci ; 


0 


C 79.) 

mais cette jolie femme âgée de 20 ans feule- 
ment, je la croyois au défefpoir du facri- 
fice qu’elle venoit de faire. Je cherchois 
à épier dans fes traits , dans fa contenance 
les l’entimens fecrets dont fon ame étoit 
occupée. Quoiqu’elle fe fût retiré dans une 
petite chambre , pour nous faire place , 
elle venoit plulieurs fois dans celle où nous 
étions; je vis, non fans étonnement, que 
fes agrémens naturels étoient encore em- 
bellis par la férénité de fon ame. Elle ca- 
relfuit fouvent fon enfant & fon mari , 
& paroilfoit fort difpofée à remplir ce 
premier vœu de toute colonie nailfante , 
l’accroiflement de la population. 

Tandis qu’on préparoit le louper , qu’on 
parloit de voyages , & qu’on cherchoit fur 
la carte le chemin que nos émigrans de- 
vaient fuivre , je réfléchis qu’il reftoit en- 
core une heure de jour , que c’étoit po- 
fitivement celle oùj’avois vu les gélinotes, 
& qu’on m’avoit alfuré qu’il y en avoit 
dans le voifinage ; je crus qu’il falloit pro- 
fiter de l’heure du chafleur comme de celle 
du berger; je pris donc mon fulil , & j’al- 
lai me promener dans les bois , mais à la 
place de gélinotes , je ne trouvai qu’un 
lapin que je bleflai, mais qui fe laifla cou- 
ler dans un fond où je le perdis de vue ; 
heureufement pour moi que les chiens cou- 
rans de M. Grisby accoururent au coup de 
fulil , & me trouvèrent mon lapin qui 
avoit gagné le creux d’un arbre , au haut 
duquel il auroit monté s’il n’avoit pas eu 
une jambe calfée ; car les lapins de l’A- 
mérique different de ceux de l’Europe 


.. ( So ) 

en ce qu’ils lie font pas de terriers , & fe ré- 
fugient dans le creux des arbres , où ils mon- 
tent comme des chats & fouvent à une hau- 
teur alfez conlidérable. Content de ma vic- 
toire , je revins àlamaifon, mais je m’ar- 
rêtai quelque temps à entendre au coucher 
du foleil deux Thrush , ou grives rouffes , 
qui fembloient s’être défiées au chant 
comme les bergers de Théocrite. Cet 
oifeau doit à mon avis être coniidéré comme 
le roflignol de l’Amérique. Il reffemble 
au nôtre par la forme, par la couleur & 
par les habitudes , mais il efl du double 
plus gros ; fon chant efl femblable à celui 
de la grive , mais tellement varié & perfec- 
tioné , que fi l’on en excepte les notes éga- 
les & plantives du roflignol Européen , on 
pourrait les prendre l’un pour l’autre. C’eft 
un oifeau de palfage comme le moqueur , 
& comme lui auflî il relie quelquefois pen- 
dant l’hiver. 

De retour à la maifon, le louper étoit 
déformais mon unique affaire; M. & Mad. 
Grisby en étoient entièrement occupés , 
tandis que leurs filles , âgées de i<5 à if 
ans & faites à peindre , préparaient le cou- 
vert. Je priai M - . Grisby de louper avec 
nous, mais il n’y voulut pas confentir , 
parce qu’il avoit encore, à travailler pour 
notre propre fervice. Ses foins ne furent pas 
inutiles , notre fouper fut très-bon ; mais 
ce jour là & les trois jours fuivans nous 
n’eûmes à boire que du Whyskey, dont 
nous fîmes cependant du Towdy alfez 
paflàble. Le lendemain matin le déjeûner 


% 


/ 


• C 8i ) 

&t prêt de bonne heure & correfpondaiit 
au fouper. M. Grisby , qui n’avoit plus rien 
à faire , fe mit à table avec nous. Il avoit 
un cheval fellé , parce qu’il vouloir nous 
lèrvir encore de guide jufqu’au Ferry de 
Greenly , où nous devions repaffer la Flu- 
vanna; mais on vint me dire qu’un de mes 
chevaux de fuite étoit li blelfé fur le gar- 
rot, qu’il étoit impoffibîe de le monter. 
Cet accident étoit d’autant plus fâcheux , 
que j’avois déjà été obligé d’en laiffer un 
chez M. Jefterfon, de forte que je n’en 
avois plus de relais. J’eus recours à mon 
ami M. Grisby. Il me dit que le feul de 
fes chevaux qui me convînt étoit celui qu’il, 
montoit ordinairement , & dont il alloitfe 
fervir pour me conduire , mais qu’il m’en 
accommoderoit volontiers en prenant le 
mien à la place. Je raifurai que je lui don» 
nerois tout ce qu’il voudroit de retour. II 
alla voir mon cheval, & en rentrant il me dit 
qu’il croyait qu’il vaudroit bien le lien , lorf* 
qu’il feroit guéri , & que je ferois là deffus 
tel arrangement que je voudrois. L’un & 
l’autre pouvoient valoir to à n louis , je 
lui en donnai deux de retour , & il fut par- 
faitement content. Un moment avant je lui 
avois demandé le mémoire de ma dépenfe j 
& comme il n’avoit jamais voulu me le 
préfenter , difant toujours qu’il s’en rappor- 
toit à moi , je lui avois donné 4 louis •; il 
les reçut , mais en m’affurant que c’étoit 
le double* de la dépenfe que j’avois faite. 

maifon , 
r T oit pris 


iinim il rallut quiter cette bonne 
mais non pas M. Grisby, qui a 

F 








9S3isisnB« isgmKmKe BgiÊÊ Ii mmmmm mmmmÊÊÊmm 


C 3a ) 

un autre cheval & m’accompagnoit. En che- 
min il me montra deux plantations qu’il avoit 
pofl'édées fucceffivement avant de fe fixer 
dans celle qu’il cultive maintenant ; il les 
avoit laifles déjà en affez bon état , & les 
avoit vendues àraifon de 12 ou 13 shellings 
l’acre , ce qui revient à peu près à dix livres 
de notre monnoie. N ous vîmes encore plu- 
üeurs autres plantations au milieu des bois ; 
elles étoient toutes fituées au bord de quel- 
que ruiffeau dont la fource n’étoit pas éloi- 
gnée. Les pêchers, qu’on a foin d’y plan- 
ter , & les arbres de Judée , qui croiffent 
naturélcment au bord de l’eàu , étoient éga- 
lement avec les lapins & les chênes immen- 
fes , au milieu defquels on avoit commencé 

ces nouvelles cultures. 

• # 

Il étoit près de dix heures lorfque nous 
arrivâmes au Ferry ; comme nous en ap- 
prochions , & que nous fuivions déjà les 
bords de la riviere , j’apperçus un animal 
que je ne connoiffois pas , il revenoit du 
bord de la riviere & cherchoit à gagner 
le bois. Je pouffai mon cheval de ce côté 
là , efpérant l’effrayer & le forcer à monter 
fur un arbre , car je le prenois pour un 
Raccoon. Effectivement je le vis grimper 
fur l’arbre le plus proche de lui , mais 
affez lentement & affez mal adroitement. 
Je n’eus pas grande peine aie tuer, car il 
ne cherchoit pas même à fe cacher comme 
les écureuils en fe couvrant de quelques 
groffes branches. Lorfque je l’eus'arraché à 
mes chiens, au milieu defquels il fe débatoit , 
& qu’il avoit même mordu affez fort , je 
l’examinai plus attentivement & je recon- 


>■ 


( s 3 ) 

nus que c’étoit le Monax , ou la marmote 
d’Amérique ; fa forme , fa fourure , & fa 
couleur reffemblent beaucoup à celles du 
rat mufqué , mais il eft plus gros , & il 
en différé particuliérement en ce qu’il a 
la queue courte & garnie de poils ; mais 
comme le rat mufqué il a les os des côtes 
fi courtes & fi flexibles , qu’on les pren- 
drait pour . de Amples cartilages , de forte 
que quoiqu’il foit beaucoup plus épais 
qu’un lievre , il pourrait pafler par un 
trou qui n’auroit pas plus de 3 pouces de 
diamètre. 

L Auteur pafje plujieurs jours che q AT* 
Jefferfon. Détail de V habitation , appe- 
lée Monticello* Caractère de AI . Jeffer- 
fon. Converfation entre lui & l'auteur* 
Rencontre avec le Colonel Armand y 
Alarquis de la Ro verte. Loup apri- 
voifé. Difitnclion de T homme libre* 

J- e me mis en marche à 8 heures du ma- 
tin , n’ayant rien appris dans cette maifon 
qui foit digne d’être remarqué, fi ce n’eft 
que M. & Mad. Bothwell , quelques ro- 
buftes & bien portans qu’ils m’ayent paru, 
l’un & lautre , ont eu 14 enfans , dont 
aucun n’a atteint l’âge de a ans. Nous ap- 
prochions d’une chaîne de montagnes aflez 
élevées , qu’on appelle les montagnes de 
l outjl , parce qu’elles font les premières 
en marchant vers l’ouefi; , & avant d’arri- 

F a 


c 84 ) 

ver aux chaînes de montagnes connues en 
France fous le nom d’Apalaches , & en Vir- 
ginie lous celui de Blke-ridge . Nord-ridge & 
AUegany. Comme le pays eft très -couvert 
de bois , on jouit peu de leur alpeft ; je 
marchai long-temps fans voir d’habitations, 
& alfez embaraffé de Choilir entre les dif- 
férons chemins qui fe croi 'oient de temps 
en temps; mais enfin .j’atteignis un voya- 
geur qui m’avoit précédé , & qui me lèr- 
vit non feulement à m’indiquer mon che- 
min , mais auffi à nie le faire trouver moins 
long. C’étoit un Irlandois alfez récemment 
arrivé en Amérique, mais qui avoit déjà 
eu le temps d’y faire plufieurs campagnes 
& de recevoir un bon coup de fulil dans 
la cuiflè ; il me dit qu’on n’ avoit jamais pu 
tirer la balle, mais il n’en étoit pas moins 
bien portant & de bonne humeur. Je lui 
fis raconter fes exploits militaires , & je lut 
demandai fur-tout quelques détails fur le 
pays qu’il habite maintenant ; car il m’a- 
voit dit qu’il étoit établi dans la Caroline 
du nord , à plus de 80 milles de Catawbaw 
& à plus de 300 milles de la mer. Ces 
nouveaux établilfemens font d’autant plus 
intéreffans à connoître , qu’éloignés de tout 
commerce , ils font fondés uniquement fur 
l’agriculture ; je veux parler de cette agri- 
culture des Patriarches , qui confifte à faire 
naître des denrées pouf la feule confom- 
mation du propriétaire, fans efpérance de 
les vendre ou de les échanger. Il faut donc 
que ces colons fe fuffifent à eux mêmes. 
On conçoit aifément que les alimens ne leur 


I 


1 c 85 ) 

manquent pas i mais il faut que leurs pro 

près brebis , que leurs propres champs leur ' 
fourniflent les vêtemens. Il faut qu’ils tra- 
vaillent ^ eux-mêmes leurs laines & leurs 
chanvres pour en faire «du drap & de la 
toile , qu’ils préparent leur cuir pour en 
faire des fouliers ? &c. &c. Quant à la boif 
fon, ils font obligés de fe contenter du 
lait & de l’eau jufqu’à ce que leurs pom- 
miers foient alfez grands pour porter des 
fruits , ou qu’ils ayent pu fe procurer des 
alambics pour diftiller leurs grains. On n’i- 
magineroit pas en Europe quel cft dans ces 
temps difficiles l’article qui manque le plus 
aux nouveaux colons , ce font des doux ; 
car la hache & la fcie peuvent fuppléer à 
tout le refie. On trouve pourtant le moyen 
d’élever des barrières & de conftruire des 
toits fans employer des clous ; mais cela 
rend l’ouvrage beaucoup plus long , & on 
lait quel eft dans de pareilles circonftan- 
ces le prix du temps & du travail. C’étoit 
une quefiion bien naturele que de deman- 
der à un tel cultivateur quelles affaires 
pouvoient le conduire à plus de 4 00 mil- 
les de chez. lui. J’appris qu’il faifoit le feul 
commerce dont fon pays foit fufceptible , 
celui dont les gens les plus aifés cherchent 
a augmenter leur fortune ; il étoit venu 
vendre des chevaux. En effet , ces animaux 
multiplient aifément dans des contrées 
ou les pâturages font très-abondans ; & 
comme on peut les conduire fans aucune 
dépenfe , en les faifant paître auffi fur la 
route , ils forment l’objet d’exportation le 


( 86 ) 

pins commode pour tous les pays éloi- 
gnés des chemins & du commerce. 

La converfation qui s’étoit établie entre 
nous continuant toujours , elle nous con- 
duifit infenliblcment au pied des monta- 
gnes ; nous n’eumès pas de peine à recon- 
noître fur un de leurs fommets la mailon 
de M. Jefferfon\ car on peut dire qu'elle 
brille feule en ces retraites. C’eft lui qui l’a bâ- 
tie & qui en a choiii le lîte; car quoiqu’il 
poffédât déjà des terres aflez conlidérables 
aux environs dans un pays fi défert , rien 
ne l’auroit empêché de former un établit 
fement par-tout où il auroit voulu : mais 
la nature devoit à un fage & à un homme 
de goût de lui offrir dans fon propre hé- 
ritage le local où il pourroit mieux l’étudier 
& en jouir. II a appellé cette maifon Mon- 
ticello , (*) nom très-modefte affurément,. 
car elle eft placée fur une montagne très- 
élevée , mais qui annonce l’attrait du pro- 
priétaire pour la langue qu’on parle en Ita- 
lie , & fur-tout pour les beaux arts, dont 
cette contrée fut le berceau, & dont elle 
eft encore l’afyle. Déformais je n’avois plus 
befoin de guide; je me féparai donc de 
tfnon Xjdandois , & après avoir monté près 
d’une demi heure par un chemin affez com- 
mode , j’arrivai à Monticello . Cette maifon y 
dont M. Jefferfon a été Farchiteête & fou- 
vent l’ouvrier, eft bâtie dans un genre Ita- 


( * ) En Italien Monticello fignifie petite montagne^ 
snonticule. 





( »? ). 

ïien & affez élégant , fans être pourtant 
exempte de défauts. Elle conlifte dans un 
gros pavillon carré, dans lequel on entre 
par deux portiques ornés de colonnes. Le 
rez de chauffée eft principalement occupé 
par un grand fallon très - élevé , qui fera 
décoré dans un ftyle abfolument antique ; 
au-deffus du fallon eft une bibliothèque 
de même forme ; deux petites ailes , qui 
n’ont qu’un rez de chauffée & un attique, 
accompagnent ce pavillon , & doivent com- 
muniquer avec des cuiiines , offices , &c. 
qui formeront des deux cotés une elpece 
de foubaffement , furmonté d’une ter rafle. 
Ce n’eft pas pour décrire la maifon que 
j’entre dans ces détails , c’eft pour prou- 
ver qu’elle ne reffemble pas à celles qu’on 
voit dans ce pays-ci; de forte qu’on peut 
dire qüe M. Jefferfon eft le premier Améri- 
cain qui ait confulté les beaux arts pour 
favoir comment il fe mettrait à couvert ; 
mais c’eft de lui dçnt je devrois feulement 
m’occuper. Je devrois peindre un homme 
qui n’a pas encore 40 ans dont la taille 
eft élevée & la figure douce & agréable v 
mais dont l’efprit & les connoiffances pour- 
roient tenir lieu de tous les agrémens ex- 
térieurs ; un Américain qui fans être ja- 
mais forti de fon pays, eft muficien , de!-- 
finateur, géomètre, aftronome > phyfiçien* 
jurifconfulte & homme d’état; un Sénateur 
de l’Amérique qui a liégé, deux ans dans- 
ce fameux Congrès auteur de la révolu- 
tion , dont on ne parle jamais ici fans un 
relpect malheur eulèment mêlé de trop de, 

r 



c 88 ) 

regrets ; un Gouverneur de la Virginie , 
qui a rempli ce pénible emploi pendant les 
invasions d 'Arnold, de Phillips & de Corn- 
wallis ; enfin un Philofophe retiré du monde 
& des affaires , parce qu’il n’aime le monde 
& les affaires qu’autant qu’il peut fe Hâter 
d’être mile , & que l’efprit de fes conci- 
toyens n’efl encore en état ni de fupporter 
la lumière , ni de fbuffrir la contradiction. 
U ne femme douce & aimable , de jolis en- 
fans qu’il prend foin d’élever , une maifon 
à embélir , de grandes poffeffions à amé- 
liorer , les fciences & les arts à cultiver , 
voilà ce qui refte à M. Jefferfcn après avoir 
joué un rôle diftingué fur le théâtre du 
nouveau monde, & ce qu’il a préféré à la 
commifiion honorable de Miniftre plénipo- 
tentiaire. en Europe. La vifite que je lui 
faifois n’étoit pas inattendue ; il y avoit 
longtemps qu’il m’avoit invité à venir paf- 
fer quelques jours au fein de fa fociété , 
c’eft-à-dire au milieu des montagnes. Ce- 
pendant je trouvai fon abord férieux & même 
froid; mais je n’eus pas pafie deux heures 
avec lui que je crus y avoir paffé toute ma 
vie. La promenade , la bibliothèque , & 
fur-tout une converfation toujours intéref- 
lante, toujours foutenue par cette fatit- 
faction fi douce qu’éprouvent deyx perfon- 
nes qui, en fe communiquant leurs fenti- 
mens & leurs opinions , fe trouvent tou- 
jours d’accord & S’entendent à demi mot, 
me firent palier quatre jours comme qua- 
tre minutes. Cette conformité de fentimens 
& d’opinions fur laquelle j’infifle, parce 



I 


( 3 9 ) 

que c’eft à moi à m’en applaudir* & qu’il 
faut bien que Fégoïfme fe montre par quel- 
que endroit , cette conformité * dis-je, étoit 
li parfaite , que non feulement nos goûts 
étoient lemblables , mais aulli nos prédi- 
lections ; ces prédilections que les efprits 
fecs & méthodiques ridiculifent en les trai- 
tant d’enthoulialme , & dont les hommes 
fenlifiles & animés fe glorifient en leur don- 
nant auffi le nom d’enthouüafme. Je me 
rappelé avec plaifir qu’un foir , comme nous 
étions à caufer autour d’un bowl de punch , 
après que Mad. Jefferfon s’étoit rétirée , nous 
vînmes à parler des poélies d 'Ofjîan. Ce 
fut une étincele d’éleftricité qui palfa ra- 
pidement de l’un à l’autre; nous nous rap- 
pelions les palfages de ces lüblimes poé- 
fies qui nous avoient le plus frappés , & 
nous en entretenions mes compagnons de 
voyage , qui heureufement favoient très- 
bien f Angiois & étoient en état de les ap- 
précier 5 mais qui ne les avoient jamais lus. 
Bientôt on voulut que le livre eut part à 
la Toafi ; on alla le chercher , il fut placé 
près du bowl de punch , & fun & l’autre 
nous avoient déjà conduits allez loin dans 
la nuit, avant que nous nous en fuffîons 
aperçus. D’autres fois la phylique , d’au- 
tres fois la politique , ou les arts , faifoient 
le fujet de nos entretiens; car il n’eft pas 
d’objets qui ayent échappé à M. Jefferfon , 
& il femble que dès fa jeunefle il ait placé 
fon efprit comme fa maifon fur un lieu 
élevé , d’où il pût contempler tout l’univers. 

Le feul étranger qui nous vilita pendant 


✓ 


/ 


C 9° ) 

”°" e | éj ? Ur .i l fut le Colonel 

t: \ d : le Marquis de la Roverit , ci de- 
‘ j ^ uten ant dans le Régiment des 
rançoifes , qui paffa en Amérique 
r 7 / 7 ° U £ a fervi avec diftinftion juf- 
i a a P mx - Pour le conformer aux mœurs 
c un peuple qui vit fous un gouvernement 
démocratique ,& chez lequel les titres font 
peu connus , il n’a jamais voulu porter 
que on nom de famille, dont j’ai déjà parlé 
dans mon premier journal. On fait qu’il 
pal a en rrance l’année derniere avec le 
Colonel Laurms ; il en eft revenu alfez 
. tôt pour fe trouver au fiege d’York , où 
j a 111 arc lie comme volontaire à l’ataque 
es redoutes. L’objet de fon voyage étoit 
c acheter en France un habillement & un 
équipement complets pour une légion , qu’il 
avoit déjà commandée , mais qui avoit été 
détruite dans .les campagnes du fud , & 
qu il falloir former de nouveau. Il en a fait 
1 avance au Congrès , qui s’eft engagé à 
fournir les hommes & les chevaux. Char- 
lotu-vilU, petite ville naiflànte, limée dans 
ime vallée à i lieues de Monticdlo , eft le 
quai tier qu on a affigné pour l’affemblement 
de cette légion. Le Colonel Armand m’in- 
vita à venir dîner chez lui le lendemain ; 
je m y rendis avec M. Jtjftrfon & je trouvai 
la légion lous les armes. Elle doit être 
compofée de 200 chevaux & de 150 hommes 
d’infanterie. La cavalerie étoit prefque com- 
plété & alfez bien montée ; l’infanterie étoit 
encore très foible , mais le tout étoit bien 
habillé j, bien armé, & avoit très bon air. 



1 


I 


( ÇI ) 

Je dînai chez le Colonel Armand met tous 
les Officiers de fon Régiment & avec Ion 
loup ; car il s’ell amufé à élever un loup 
qui a maintenant dix mois, & qui cft auflî 
familier, aulîi doux & auffi gm q u un jeune 
chien; il ne quitte pas fon maître, & il a 
même le privilège de partager Ion lit. Je 
fouhaite qu’il réponde toujours a une . il 
bonne éducation , & qu’il ne reprenne pas 
fon caraftere naturel, quand il fera par- 
venu à l’àge de loup i il n’eft pas tout à 
fait de la même elpece que les nôtres , car 
fon poil eft prefque noir & très liffé , de 
forte que fa tête n’a rien de féroce, & que 
fans fes oreilles droites & fa queue pen- 
dante , on le prendront aifément pour un 
chien. Peut être doit il aux foins qu’on 
prend de la toilete cet avantage lingulitr 
de ne point exhaler une mauvaiie odeur ; 
mais j’ai remarqué que les chiens n’en avoient 
pas horreur , & que lorsqu’ils rencontraient 
fa trace, ils n’y faifoient aucune attention . 
or il me paroit difficile que toute la pro- 
preté poffîble trompe finit in £1 de ces ani- 
maux , qui ont une telle horreur pour les 
loups , qu’on en a vu au jardin du Roi 
fe hériffer & hurler à la feule odeur de 
deux métis, nés d’un chien & d’une louve. 
Je fuis donc porté à croire que cette parti- 
cularité apartient à fefpece de loups noirs ; 
Car on en voit auffi en Amérique de fembl Ci- 
ble s aux nôtres : peut être en avons nous 
en Europe de femblables à ceux de l’A- 
mérique; du moins le pourroit on conclure 
de cette façon de parler ü commune té 




c 92 ) 

a peur Æ moï comme du loup gris , nui don 

c? „ a oir" tendre ** ~ sÆ 

” f s 

fermions que M. Jefferfon m’a mis! portée 

comnf für Ï S feuIes bêtes &uves quiVoient 

texum f‘ lnS C r FyS Ci ‘ J ’ ai été ,on ? 
X ,? , e " doute r fi on devoir les appeler 

donne Ï- S ’ Cerf f ,° U daims ’ car on leur 
le fpn X p rei ^3Ci de ccs noms en Canada , 
it fécond dans les provinces de l’eft , & le 

tioinemc dans celles du midi : d’ailleurs 

exai!T ri 5T eS , n r ° menClarures font 11 P eu 

exactes, & les obfervations li rares, qu’on 
ne peut obtenir aucune lumière en quef- 
îionant les gens du pays. M. Jefferfon s’é- 
ant amule à élever une vingtaine de ces 
animaux dans un parc , ils y font bientôt 
cnus affez familiers , comme cela arrive 
a tous les animaux de l’Amérique , lefquels 
sapnvoifent en général beaucoup plus ai- 
iement que ceux d’Europe. Il le niait à leur 
donner a manger , & ils viennent prendre 
julques dans la main des grains d'e bled de 
lurquie, dont ils font très friands. Je le 
1 ui vis un foir & je delcendis avec lui dans 
une profonde vallée, où ils ont coutume 
de le raflembler à la fin du jour. Je les 
tjs marcher, courir, fauter; & plus j’exa- 
numn leurs allures , moins je fus en état 
Vj° les annexer à aucune efpece Européene. 
Es font abfolument de la même couleur 
que les chevreuils , & cette couleur ne varie 
pas dans les individus, même lorfqu’ils font 


( 93 ) . 

domeffiques , ce qui arrive fouvent aux 
daims. Leurs bois , qui n’ont jamais plus 
d’un pied & demi de long, ni plus de trois 
ou quatre cors de chaque côté, font plus 
ouverts & plus palmés que ceux du che- 
vreuil, & fe dirigent obliquement en avant. 
Leur queue elt de huit à dix pouces de 
long , & lorfqu’ils fautent , ils la portent 
prefque verticale comme les daims , aux- 
quels ils reffemblent encore non feulement 
par leurs proportions, mais par la forme de 
la tête , qui eh plus alongée & moins mouto- 
née que celle du chevreuil ; d’ailleurs ils 
different de ceux ci en ce qu’ils ne vont 
pas deux à deux & qu’ils s’affemblent quel- 
quefois en hordes comme les cerfs & les 
daims. Enfin d’après mes propres obferva- 
tions , & tout ce que j’ai pu recueillir à ce 
fujet, je fuis refté convaincu que cette eh 
pece eh particulière à l’Amérique , & qu’on 
peut la confidérer comme moyene entre 
celle du daim & celle du chevreuil : c’cft 
celle que M, de Buffon a très bien décrite 
fous le nom de Kariacon. 

M. Jefferfon n’étant pas chafleur , & n’a- 
yant jamais paffé les mers, ne pouvoir pas 
avoir d’opinion arrêtée fur cette? partie de 
l’hiftoire naturelle, mais il n’a pas négli- 
gé les autres. Je vis avec plaifir 'qu’il s’é- 
toit appliqué particuliérement aux obfer- 
vations -météorologiques. C’efi: en effet de 
toutes les branches de la phyfique celle 
qu’il convient le plus aux Américains de 
cultiver , parce que l’étendue de leur pays 
& la variété des fîtes leur donnent fur ce 




C 94 ) 

point un grand avantage fur nous , qui 
d’ailleurs en avons tant fur eux. M. Jef- 
fcrjoji a fait avec 3 VX. Mathijjon , Profefleur 
de mathématiques très-inftruit , des obfer- 
vations correipondantes fur les vents qui 
régnent à Williamsburg & à Monûcello ; & 
quoique ces deux endroits ne foient diftans 
que de 50 lieues , & ne fe trouvent fépa- 
rés par aucune chaîne de montagnes , la 
difparité entre les réfultats- s’eft trouvée 
telle que fur 127 oblervations du vent de 
nord-eft à W illiamsburg , il n’y en a eu que 
32 à Monûcello , où le nord-oueft a prefque 
toujours compenfé le nord-eft. Il paroît 
que celui-ci eft un vent de mer, qu’un 
obftacle léger arrête facilement; en effet 
il y a 20 ans qu’il ne fe faifoit prefque 
point fentir au delà de W'efl-point , c’eft-à- 
dire au confluent du Pamunkey & du Mata- 
pony , qui fe réunifient pour former la ri- 
vière d’York, à peu près à 35 milles de 
fon embouchure. Depuis que les progrès 
de la population & de l’agriculture ont 
confidérablement éclairci les bois , ils pé- 
nétrent jufqu a Rithemont qui eft à 30 mille 
plus loin ; furquoi on peut remarquer , i 9 
que les vents varient infiniment dans leur 
obliquité & dans la hauteur de leur région ; 
2°. que rien n’eft moins indifférent que la 
maniéré dont on procédé au défrichement, 
d’un pays, parce que la falubrité de l’air, 
l’ordre même desfaifons, peuvent dépendre 
de l’accès qu’on accorde aux vents & de la 
direftion qu’on leur donne. C’eft une 
opinion généralement répandue à Rome, 



... 





I CB B BUM B7 


, 


f 95 ) 

que l’air y en: moins fain depuis qu’ôn a 
abatu une grande forêt qui fe trouvoit en- 
tre cette ville & Oftie , & qui la défendoit 
des >vents connus fous le nom de Sirocco & 
de Libico : on croit auflî en Caflille que 
l’extrême fécherefle dont on 1e plaint de 
plus en plus , doit fon origine au défri- 
chement des bois qui avoient coutume 
d’arrêter & de rompre les nuages. Il eft 
encore une autre confidération très -im- 
portante fur laquelle j’ai cru devoir fixer 
l’attention des favans de ce pays-ci , quel- 
que défiance que j’ai de mes propres lu- 
mières en phyfique comme fur tout autre 
objet. La plus grande partie de la Virgi- 
nie eft un terrain li plat & tellement en- 
trecoupé de creeks & de grandes rivières , 
qu’il paroit abfolument l'acheté fur la mer 
& tout entier de nouvelle création. Il eft 
donc marécageux , & ce n’eft qu’en cou- 
pant beaucoup de bois qu’on peut t parve- 
nir à le delfécher ; mais d’un autre côté 
il ne fera jamais affez aflaini pour ne pas 
abonder en exhalaifons méphitiques; & 
de quelque nature que foient ces exhalai- 
fons , foit qu’elles participent de l’air fixe 
ou de l’air inflammable , il eft fur que la 
végétation les abforbe également , & que 
les arbres font très-propres à remplir cet 
objet. Il paroit donc qu’il eft également 
dangereux , & de conferver une grande 
quantité de bois , & d’en abatre une gran- 
de quantité ; de forte que la meilleure ma- 
niéré de procéder aux défrichemens , fe- 
roit de les difperfer autant qu’il feroit 


. 










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:: -.v: 








•'f fX* - 



\ 


poflible , & de laiffer toujours fubfiftèT 
quelques bouquets de bois entre les diffe- 
rentes plantations. De cette façon le ter- 
rain fur lequel on habiter oit feroit tou- 
jours âlfez affaini; & comme il reliera en- 
core des marais coniidérables , qu’on ne 
pourra pas deffécher , on ne courra pas 
le rifque_ d’admettre trop aifément les 
vents, qui en apporteroient les exlialaifons. 

Mais je m’apperçois que mon journal 
relfembte affez aux converfations que j’a- 
vois avec M. Jefferfon-, je paffe d’un objet 
à l’autre , & je m’oublie en écrivant comme 
je m’oubliois en m’entrenant avec lui. Il 
faut quitter l’ami de la nature , mais non 
pas la nature elle-même , qui m’attend dans 
toute fa fplendeur au but de mon voyao-e ; 
je veux parler de ce fameux pont de rocher 
qui réunit deux montagnes , la chofe la 
plus curieufe que j’aie vu de ma vie , 
parce que c’eft celle dont il efl plus dif- 
ficile de rendre raifon. M. Jefferfon auroit 
bien voulu m’y conduire, quoique cette 
merveille foit à plus de 80 milles de chez 
lui , & qu’il la connût parfaitement ; mais 
fa femme n’attendoit que le moment d'ac- 
coucher , & il n’efl pas moins bon mari 
que bon philofophe & bon citoyen. Il fe 
contenta donc de me fervir de guide pen- 
dant l’efpace de 16 milles jufqu’au paffage 
de la petite riviere de Merbun ; là nous nous 
leparâmcs , & j’ofe me fiater que ce fut avec 
un regret mutuel. 

Je marchai encore 17 milles , toujours 
dans les gorges de Wejlern mountains , 

avant 







- 


%Yant de trouver un endroit où je puftfe 
faire repofer mes chevaux ; enfin je m’ar- 
rêtai dans Une maifon ifolée Chezunïrlan- 
dois appelé Macdonald , où je trouvai def 
œüfs , dû jambon , des poulets & du wkyskey , 

& où je fis un très-bon dînér. Cet Irlan- 
dois é'toit honnête &ferviable, & fa fem- 
me , qui eft d’une figure douce & très-agréà- • 
ble , n’a voit rien d’agrefte dans fou main- 
tien & dans fes maniérés. C’eft qu’au mi- 
lieu des bois & des foins ruftiques un 
Virginien ne reflemblé jamais à uh payfan 
d’Europe ; c’eft toujours un homme libre 
qui a part aü gouvernement, & qui. com- 
mande à quelques Negres , de façon qu’il 
réunit ces deux qualités diftinctives de 
citoyen & de maître , en quoi il reflem- 
ble parfaitement à la plus grande partie 
des individus qui formoiertt dans les répu- 
bliques anciennes ce qu'on appèloit le peuple^ 
peuple très-différent" du peuple aétuel , & 
qu’on a mal-à-propos confondu avec celui- 
ci dans toutes ces déclamations frivoles , 
dont les auteurs demi-philofophes , com- 
parant toujours les temps anciens avec les 
modernes, ont pris les peuples pour les 
hommes en général , & préconifé les op- 
preffeurs de l’humanité en croyant défen- 
dre la c aule de l’humanité. Que d’idées au- 
roient befoin d’être rectifiées / que de mots 
dont le fens eft encore vague & indéter- 
miné / La dignité de l’homme a été cent 
fois alléguée , & cette maniéré de l’expri- 
mer a toujours eu beaucoup de faveur» 
Cependant la dignité de l’homme eft une 

G 


( 98 } 

cliofe comparative ; li elle eft prife dans lin 
fens individuel , elle eft d’autant plus grande 
qu’un homme conüdere .des claflçs au défi 
fous de lui. C’eft le plëbien qui fait celle 
du noble , l’efclave qui fait celle de l’homme 
. libre , le noir celle du blanc ; fi elle eft 
prife dans un fens général , elle peut en- 
core infpirer aux hommes des fentimens 
de tyrannie & de cruauté dans leurs ra- 
ports avec les animaux , & détruifant ainfi 
la bienfailance générale, aller contre l’or- 
dre & le vœu de la nature. Quel eft le 
principe tuf lequel la raifon échappée aux 
fophiltes & aux rhéteurs pourra enfin, fe 
répofer? l’égalité du droit, l’intérêt géné- 
ral qui commande à tous , l’intérêt parti- 
culier lié à l’intérêt commun , l’ordre de 
la fociété auffi neceflaire que la fymmé- 
trie des ruches à miel , &c. Si tout cela 
ne prête pas beaucoup à l’éloquence , il 
faudra s’en confoler , & préférer la bonne 
morale à la belle morale. 



( 99 J 

Comparaison des femmes de l’Amérique , 
- de [’ Angleterre , du Nord, avec celles 
de la France & du Midi. Compliment 
au beau j'exe de France. 

Comme je ne comptais y paffer qu’une 
demi heure au plus , j’étais' refté affis fous 
des arbres; mais M. d’Oyré étant entré 
dans la maifon , revint &' me dit qu’il y 
avoit trouvé un cercle de quatre ou cinq 
jeunes perfonnes toutes jolies & fort bien 
mifes. J’eus la curiofité de les voir, &mes 
regards fe fixèrent auffitôt fur une jeune 
femme de 18 ans, qui donnoit à teter à 
fon enfant. Ses traits étaient li beaux & 
ü réguliers , elle avôit une, telle décence & 
une telle modeftie dans fon maintien, qu’elle 
me retraçoit parfaitement ces belles vierges 
de Raphaël, modèle ou exemple du beau 
idéal. Comme ce n’eft plus qu’en phiîofo- 
phe qu'il m’eft permis de confidérer la 
beauté , je placerai ici une obfervation que 
j’ai fait fouvent en pays étranger, & fur- 
tout en Angleterre & en Amérique , c’eft 
que la beauté des traits & des formes , la 
beauté indépendante des grâces , du mou- 
vement & de l’expreffion , fe trouve plus 
communément chez. les peuples du Nord 
ou parmi les races qui en defcendent, qu’en 
France & vers le midi. S’il falloit en af- 
ligner la caufe , je dirois que , par je ne 
iais quelle raifon , étrangère fans doute à la 

G 2 


( 100 ) 

température du climat , la jeunefle eu chez 
eux plus hâtive , plus prématurée , d’où il 
réfulte que dans les jeunes perfonnes , 
même dans les filles de n à 13 ans, la 
rondeur des formes fe trouve réunie à la 
fraîcheur du teint & à cette régularité plus 
parfaite qu’ont les traits lorfqu’ils. ne font 
pas encore modifiés par les pallions & par 
les habitudes. En France c’efl tout diffé- 
rent , les enfans y font à la vérité affez 
jolis jufqu’à l’âge de 7 ou 8 ans , mais il 
efl rare que les filles confervent leur beauté 
au moment où elles approchent de la pu- 
berté. Il faut pour ainli dire deviner alors 
ce qu’elles feront un jour , & fbuvent les 
pronoftics font trompeurs. Ce temps effc 
une efpece de chryfalide pendant laquelle 
les jolies deviennent laides & les laides jo- 
lies. C’eft depuis 20 jufqu’à 25 ans que 
s’opère le dévelopement des traits , & que 
s’acheve l’ouvrage de la nature , fi toute- 
fois il n’cft pas dérangé par les maladies , & 
fur-tout par les fuites morales & phyfiques 
du mariage. D’un autre côté la beauté de 
nos femmes une fois échapée à ce danger, 
fe conferve bien plus long-temps qu’ail- 
leurs. Il femble que leur ame fe foit iden- 
tifiée avec leurs traits, & qu’elle veille à 
leur confervation. Nul mouvement fans grâ- 
ce , nulle grâce fans expreffion , l’envie de 
plaire perfectionne &, perpétue les moyens 
de plaire , & la nature plutôt aidée que 
contrariée par l’art , n’eft pas livrée à l’a- 
bandon de la vie domeftique , ni prodiguée 
à une fécondité fans mefure. Ainfi les ar- 


( IOI ) 

très utiles peuvent fervir à la décoration 
des jardins , ü l’abondance des fruits n’em- 
pêche pas la fleur de renaître. Il réfui te 
de ces réflexions que les France» fes n’ont 
rien à envier aux étrangères , qu’à la vé- 
rité leur beauté ell moins hâtive & moins 
parfaite , mais qu’elle eft plus piquante & 
plus durable ; que li d’autres font meilleu- 
res à peindre, elles font meilleures à voir; 
enfin que fi elles ne font pas toujours cel- 
les qu’on admire le plus, elles font cer- 
tainement celles qu’on aimera Le plus & le 
plus long-temps. 


. % 

Arrivée à Petershurg. Defcription des dif- 
férens établiffemens qui y font , & par- 
ticuliérement de ceux de Mme. Bowl- 
ling. Hifloire de la Princejfe Pocahunta. 
& du Cap. Smith. Caractère, richefjes- 

de M. Bull.. 



___ e partis de Powhatan le 24. d’affez bon- 
ne heure, & après m’être arrêté deux fois r 
la première pour déjeûner dans une petite 
maifon allez pauvre à 8 milles de Powhatan , 
& la 2 me. à 24 milles plus loin dans un; 
lieu appelé Chejlerfidd court houfe , où je vis- 
• les reftes de cafernes occupées, autrefois 
par le Baron de Stubens , & brûlées de- 
puis par les Anglois , j’arrivai à Petershurg 
à l’entrée de la nuit. Cette journée lut en- 
core de 44 milles. La ville de Petershurg 
elt fi tuée fur la rive droite de YApamatock „ 

G 


Il y a bien quelques maifons fur la rive 
gaucne , mais cette efpece de faux bourg 
elt un chef- lieu qui envoie des députés à 
1 a.fcmblée & qui s’appele Pocahunta , Je 
peinai la riviere fur un ferry bout , & je fus 
conduit dans une petite auberge à 30 pas 
delà, qui - ira voit pas grande apparence. 
Cependant quand j’y entraije vis un apparte* 
tuent bien proprement meublé, une gran- 
de femme bien habillée & de très bon air, 
qui donnoit tous les ordres nécelfaires pour 
notre réception , & une jeune Demoifelle 
non moins grande & très élégante , qui 
étoit occupée à travailler. Je m’informai de 
leurs noms , & je trouvai qu’ils n’étoient 
pas moins impofans que leur extérieur. La 
maître (lé de la maifon, déjà veuve pour 
la fécondé fois , s’appeloit Mïftrils Sp encer ^ 
& fa fille, qui étoit du premier , Mifs^«/z- 
da' s . On me fit voir ma chambre à coucher , 
& la première chofe qui ifapames regards, 

1 b iand ée magnifique, clavecin , fur 
lequel il y« avoit encore une guitare. Ces 
inftrumens de mufique apartenoient à Mifs 
Saunders , qui favoit très bien en faire ulage ; 
mais comme j’avois plus belbin d’un fouper 
que d’un concert, ma premiers impreffion 
lut de trouver m'es hôteffes de trop bonne 
compagnie , & de craindre d’avoir moins 
d’ordres à donner que de complimens à 
faire. Cependant il fe trouva que Mad. 
Spencer étoit la meilleure femme du monde, 
gaie & même rieufe , difpofitioh très rare 
en Amérique , & que fa hile , toute élégante 
qu’elle paroilfojt, étoit douce, honnête & 




, ( io 3 > . 

'dé bonne converfation ; mais pour voyageurs 

affamés tout cela ne pouvoit encore être 
confidéré que fous un feui point de vue, 
c’eft à dire comme un augure pour le lou- 
per. Ce fouper ne fe fit pas attendre ; à 
peine avions nous admiré la propreté & 
la beauté de la nape , que la table fut cou- 
verte de très bons plats, êe liir tout de 
poilfons monftrueux ôt excellens. Nous -allâ- 
mes nous coucher déjà très bien avec nos 
liôtefîès , & le lendemain matin nous dé- 
jeûnàmes avec elles. J’étois prêt à fortir 
pour me promener, lorfquc je reçus la vi- 
iite d’un certain Mj Victor , que j’avois vu ' 
à Wilüamsburg. Ç’eft un Pruffien qui a fervi 
autrefois, N qui après avoir beaucoup voy- 
agé en Europe , eft venu s’établir dans 
ce pays ci , où il a d’abord fait fortune par. 
fes talens , & a fini par devenir planteur 
comme les autres. Il eft excellent rpulicien 
& joue de toute forte d’inllrumens , ce qui 
le fait rechercher dans tous les environs. 
Il me dit qu’il étoit venu palfer quelques 
jours chez Mme. Bowlling , une des plus 
riches propriétaires de la Virginie, & à qui 
la moitié de la ville de Petersburg apartient. 
11 ajouta qu’elle avoit appris mon arrivée , 
& qu’elle comptoir que je viendrois dîner 
chez elle. J’acceptai la propolîtion , & je 
me mis fous la conduite de M. Victor , 
qui me mena d’abord voir les urarchoufes , 
ou magaiïns de tabac. Ces magaîins , dont 
on a conftruit une grande quantité en Vir- 
ginie , mais dont mal heur eufement une partie 
a été brûlée par les Anglois , font ibus 1 a 

G 4 




C 104 ) 

direction de l’autorité publique. Il y a des 
Infpefteurs nommés pour vérifier la qualité 
du tabac que les planteurs y font porter , 
& s’ils la trouvent bonne > ils donnent un 
reçu de la quantité. Alors le tabac peut 
être coniidéré comme vendu , car les ré- 
cépifTés font monnoie dans le pays. Je 
fuppofepar exemple que j’aie dépofé à Peters - 
burg vingt bocs heads , ouboucaults de tabac , 
je puis m’en aller à lieues delà, comme 
à Alexandrie ou à Frederickbur g, & fi j’ai be- 
foin d’acheter des chevaux, des draps, 
ou toute autre chofe , je les paye avec mes. 
reçus , lefquels circuleront peut être encore 
dans nombre de mains , avant de parve- 
nir dans celles des négocians qui viennent 
enlever des tabacs pour les. exporter. Il 
réfulte delà que le tabac eft non feulement 
valeur de banque, mais monnoie de com- 
merce. On entend dire fouvent ; J'ai paye 
ma montre 10 bocs heads , ou on m\n a offert 20 , 
&c. Il eft vrai que le prix de cette denrée , 
qui eft prefque toujours le même en temps 
ae paix , peut varier en temps de guerre. 
Mais alors celui qui le reçoit en paiement , 
fàifant un marché libre , calcule fes rifques 
& fes efpérances. Enfin on doit regarder 
cet établiflement comme très utile, puifqu’it 
met les denrées en valeur & en circulation , 
dès qu’elles font recueillies, & qu’il rend 
en quelque forte le cultivateur indépen- 
dant du marchand. 

Les magafins de Petersburg apartiennent 
à Mad. Bowlling. Ils ont été épargnés par- 
les Anglois, foit parce que les Généraux 


/ 


( io s y 

Phillips & Arnold y qui ont logé chez elle , 
ont eu quelque égard pour la propriété * 
foit parce qu’ils voulaient conferver le ta- 
bac qu’ils comptaient vendre à leur pra- 
tit. Phillips mourut dans la maifcm de Mad« 
JïowlUng, & alors le commandement fe 
trouva dévolu à Arnold. J’ai oui dire à 
JLord Cornwallis , qu’à fon arrivée il fe 
trouva en grande difpute avec la marine, 
qui prétendoit que tout le butin devoit 
lui apartenir. Lord Cornwallis termina la 
querele en faifant brûler le tabac ; mais 
Mad. Bowlling avoit eu le crédit & le temps 
de le faire tranfporter hors de fes maga- 
lins. Elle n'a pas été moins heureufe de 
fauver un fuperbe établiffement qu’elle pofr 
fede dans la même ville ; c’efl un moulin 
qui fait mouvoir un li grand nombre de 
meules % de blutoirs , de vans , &c. d’une 
maniéré li limple fi facile, qu’il luira- 
porte plus de vingt mille livres de refie. 
Je pafl’ai près d’une heure à en examiner 
toutes les parties , & à en admirer la char- 
pente & la conflruélion. Ce font les eaux 
de Y Apamatock qui le font mouvoir , on les 
a détournées au moyen d’un canal creufé 
dans le roc. 

A près avoir continué ma promenade dans 
la ville , où je vis nombre de boutiques , 
dont plulieurs affez bien fournies , je ju- 
geai que le moment étoit venu de faite 
ma vilite à Mad, Bowlling , & je priai 
M. Victor de me mener chez elle. Sa mai- 
fon , ou plutôt fes maifons , car elle en a 
d.eux fymmétriques & fur la même ligne. 






C ) 

qu elle fe propofe de joindre" enfembîe par 
un corps de logis , ces maifons, dis-je , font 
lituees au haut d’un talus aflez confidéra- 
b J e ’ ^l ui s’élève du terrain où elt bâtie la 
Ville de Peters b urg , & qui correfpond li par- 
faitement au cours de la riviere, qu’il n’y 
a pas lieu de douter que ce ne fût autre- 
fois la rive même de V Apamatock. Ce talus. 

Plateau immenfe fur lequel la maifon 
de IV'jtad. Bowlling eft bâtie, font couverts 
a iieibes & forment un excellent pâturage, 
<.}iu cl p ai tient en cor 6 à Mad. Bowlling ; il 
étoir autrefois entouré de barrières , & elle y 
nourifloit de très -beaux chevaux ; mais 
les Anglais ont brûlé les barrières , & 
emmené une grande partie des chevaux. 

mon arrivée je fus - d’abord reçu par 
Mlle. Bowlling , jeune fille de 15 ans, 
plus fraîche que jolie ; fa mere , fon frere 
fa belle-fœur vinrent enfuite. La pre- 
mière reffèmble peu à fes compatriotes x 
c'eft une femme de plus de 50 ans , vive , 
active , intelligente , qui fait bien gouver- 
ner fon immenfe fortune, & ce qui eft 
plus rare encore qui fait en ufer. Pour 
fon fils & fa belle-fille je les avois déjà vus 
a Williamsburg. Le premier eft un jeune 
homme qui paroit doux & honnête , mais 
fa femme âgée feulement de 17 ans eft in- 
térelfante n connoître , non parce qu’elle 
a une figure & une taille extrêmement 
délicates & une tournure tout à fait Eu- 
ropéene , mais parce qu’avec cette figure 
délicate elle eft defeendante de la Prin- 
celfe fauvage Poc&hunta , fille du Roi Pow - 





Q 


( i°r ) 

hatan , dont j’ai déjà parlé. Il faut croire 
que c’eft plutôt du caractère de cette ai- 
mable Américaine que de les formes exté- 
rieures que Madame Bowlling a hérité. 
Peut-être ceux qui n’ont pas lu l’hiftoire 
particulière de la Virginie ignorent-ils que 
Pocahunta fut la proteétrice des Anglois , 
& les déroba fouvent à la cruauté de fon 
pere : elle n’avoit. que 12 ans lorfque Je 
Capitaine Smith , le plus brave, le plus 
intelligent & le plus humain des premiers 
colons , tomba entre les mains des raviva- 
ges. Il étoit déjà parvenu à entendre leur 
langage ; plutieurs fois il avoit apaifé les 
quereles qui nailfoient entr’eux & les Eu- 
ropéens ; plufieurs fois auifi il avoit été 
obligé de les combatre & de punir leur 
perfidie. Un jour, fous prétexte- de com-. 
mer ce', il fut attiré dans une embufcade; 
il vit tomber les deux feuls compagnons 
qu’il avoit , mais il fût fe débarafler à lui 
feul de la troupe dont il étoit environé. 
Malheureufement pour lui il crut pouvoir 
fé fauver en traverfant un marais , & il y 
refta embourbé , de maniéré que les fau- 
vages , contre lefquels il ne lui relloit plus 
aucun moyen de défenfe , purent enlin le 
prendre , le lier & le conduire à Powhatan. 
Celui-ci fut li fier d’avoir en fa puiffance 
le Capitaine Smith , qu’il le fit promener en 
triomphe chez tous les Princes les tribu- 
taires, ordonant qu’on le fervît fplendide- 
ment jufqu’à ce qu’il revînt fubir le fort 
qu’on lui preparoit.Le moment fatal étoit 
enfin arrivé , le Capitaine Smith étoit déjà 


HB 


( ioS ) 

couché devant le foyer du Roi fauvage , la 
tête placée fur une large pierre pour rece- 
voir le coup de la mort , lorfque Pocahunta v 
la plus jeune , la plus chérie des filles de 
P ow ha tan , fe jeta les bras étendus fur le 
corps du Capitaine Smith , & déclara que 
fi la fentence cruele étoit exécutée , elle 
recevroit les premiers coups dont on vou- 
drait le fraper. Tous les fauvages , y com- 
pris les defpotes & les tyrans , font plus 
fenlibles aux pleurs d’un enfant qu’à la 
voix de l’humanité. Powhatan ne put refit 
ter aux larmes , aux prières de fa fille. 
Le Capitaine Smith obtint donc la vie , à 
condition qu’il payeroit fa rançon. Mais 
comment pouvoit-il fe procurer la quan- 
tité de moufquets , de poudre & d’uftenci- 
les de fer qu’on lui demandoic ? On ne 
vouloit pas le lailfer retourner à Jamtfiown y 
on ne vouloir pas non plus que les An- 
glois fultent où il étoit , de crainte qu’ils 
ne le redemandaflent les armes à la main. 
Le Capitaine Smith , qui n’avoit pas moins 
de tête que de courage, dit au Roi , que 
s’il vouloit feulement ordoner à un de fes 
fujets de porter une petite planche qu’il 
lui remettrait, il fer oit trouver fous un 
arbre à jour & heure nommés tout ce qu’on 
exigeoit pour la rançon. Powhatan y con- 
fentit fans ajouter foi à ces promefles , & 
croyant que c’étoit un artifice du Capi- 
taine pour prolonger fa vie ; mais celui-ci 
avoir gravé fur la planche quelques lignes, 
qui fuffifoient pour rendre compte de fa 
fetuation. Le meffager revint ; on envoya. 


( iog ) 

au lieu indiqué , & on fut bien furpris d’y 
trouver tout ce qu’on avoit demandé. Pow- 
hatan ne pouvoit concevoir qu’il y eût un 
moyen de tranfmettre ainfi fa penfée , & le 
Capitaine Smith fut déformais regardé 
comme un grand magicien , à qui on ne 
pouvoit trop témoigner de refpeâ:. Il lailfa 
les fauvages dans cette opinion , & fe hâta 
de les quiter; mais deux ou trois ans 
après quelques différ en s étant encore fur- 
venus entr’eux & les Anglois, Powhatan , 
qui ne les croyoit plus forciers, mais qui 
ne les en redoutoit pas moins , trama un 
affreux complot pour fe débaraffer d’eux. 
Il devoit les ataquer au,fein de la paix 
& les égorger tous. La nuit même que 
ce complot devoit s’éxécuter, Pocahunta. 
profita de l’obfcurité & d’un orage affreux , 
qui retenoit les fauvages dans leurs caba- 
nes , elle s’échapa de la maifon de fon 
pere, avertit les Anglois de fe tenir fur 
leurs gardes, mais les conjura d’épargner 
fa famille , de paroître ignorer ce qu’elle 
leur avoit appris , & de terminer toute 
querele par un nouvel accommodement. Il 
feroit trop long de raconter tous les fervi- 
ces que cet ange de paix rendit aux deux 
nations. Je dirai feulement que les An- 
glois , je ne fais par quel motif, mais af- 
furément contre toute bonne foi , & con- 
tre toute équité , s’aviferent de l’enlever à 
fon pere. Elle pleura beaucoup & long- 
temps , mais ce fut une confolation pour 
elle de retrouver le Capitaine Smith , qui 
lui tint lieu de pere ; on la traita avec beau- 


C ÏIO ) 

coup de refpett , & on la maria à un Co- 
lon appelé Rojs , qui bientôt après la mena 
en Angleterre. C’étoit fous le règne de 
Jaques I. on prétend que ce Monarque , 
pédant & ridicule en tous points, étoit fi 
infatué des prérogatives de la Royauté , 
qu’il trouva mauvais qu’un de fes fujets 
eût ofé époufer la lille d’un Roi fauvage. 
Il ne fera peut-être pas difficile de décider 
li dans cette occalion c’étoit le Roi fauvage 
qui étoit honoré de fe trouver placé fur 
une meme ligne avec ce prince Européen , 
ou le Monarque Anglois qui par fon or- 
gueil & fes préjugés le mettoit au niveau 
d’un chef de fauvages. Quoi. qu’il en foit, 
le Capitaine Smith qui étoit retourné à 
Londres avant l’arrivée de Pocahunta , fut 
emprelfé de la revoir , mais n’ofa pas la 
traiter avec la même familiarité qu’à Ja- 
meflown. Dès qu’elle l’avoit aperçu elle s’é- 
toit jetée dans fes bras , en l’appelant fon 
pere ; mais voyant qu’il ne répondoit pas 
affez à fes- careffes , & qu’il ne l’appeloit pas 
fa fille , elle détourna la tête , pleura amère- 
ment , & fut long - temps fans qu’on put 
obtenir d’elle une feule parole. Le Capi- 
taine Smith lui demanda plulieurs fois ce 
qui pouvoit l’affliger. Quoi , lui dit-elle en- 
fin, ri ai-je pas fauve tes jours en Amérique ? 
•Lorfque fai été arrachée du fein de ma famille 
& conduite parmi tes freres , ne nias-tu pas 
promis de me tenir lieu de pere , ne ni as -tu 
pas dit que fi j'allois dans ton pays tu ferois 
mon pere , 6 * que je ferois ta fille ; tu m'as trom- 
pée , & je me trouve ici étrangère , & orpheline. 





• ; :v 


( ni 5 

On conçoit aifément qu’il ne fut pas dif- 
ficile au Capitaine Smith de faire fa paix 
avec cette charmante créature qu’il aimoit 
tendrement. Il la préfenta aux perfonnes 
les plus confidérables des deux fexes , maïs 
il n’ofa la mener à la Cour , dont elle reçut 
pourtant des bienfaits : enfin après avoir 
palfé plufieurs années en Angleterre , où 
elle donna des preuves continueles de ver- 
tu , de piété & d’attachement à fon mari, 
elle mourut comme elle étoit prête à s’em- 
barquer pour retourner en Amérique. Elle 
n’avoit eu qu’un fils ; ce fils s’efl: marié 
& n’a lailfé que des filles , celles-là que d’au- 
tres filles, & c’efi ainfi, par une defeen- 
dance féminine , que le fang de l’aima- 
ble Pocahunta coule maintenant dans lés 
veines de la jeune & aimable Mad. Bowlling. 

On voit que je ne reviens à celle-ci 
qu’après un long détour , mais j’efpere 
qu’on me pardonera cette digreflion; du 
moins je n’écris que pour ceux à qui elle 
pourra plaire. Ma vilite à Mme. Bowlling 
, & à fa famille m’ayant fuffi pour me faire 
juger que je palferois agréablement chez 
elle une partie de la journée , je fortis pour 
continuer mes promenades , & je promis 
de revenir à deux heures. M. Victor , fous 
-les aufpices duquel j’étois encore , me 
conduifit au camp que les ennemis avoient 
occupé. Il témoigna du regret que je ne 
puffe pas voir de plus près la belle mai- 
fon de campagne de M. Banijler , quej’a- 
percevois delà ; le feul obftacle étoit la 
diftance d’une demi-lieue à peu près , & 


( II* ) 

la chaleur du haut jour. Il ne nous arrêt* 
pas, & en marchant doucement nous arri- 
vâmes fans fatigue à cette maifon , qui eft 
effectivement curieufe à voir , parce qu’elle 
eft décorée dans un goût beaucoup plus 
qu’Anglois où Américain * ayant trois 
portiques & trois principales entrées fou- 
tenues chacune par quatre colonnes. Elle 
était alors occupée par un habitant de la 
Caroline , appelé Nelfon. La guerre lui avoir 
fait abandoner fa patrie, & .la guerre l’eft 
encore venu chercher à Perersburg. Il m’in- 
vita à entrer chez lui , & tandis que fui- 
Vant l’ufage 11 me faifoit boire un verre de 
Vin , Arriva un autre Carolînien , appelé M. 
/?«//, qui venoit lui demander à dîner. Il 
étoit Brigadier général de milice , & il ve- 
fioit de l’armée de Green , où il avoit fait fon 
temps de fervice. L’hiftoiré de M. Bull , 
qui fera fort courte , donnera une idée de 
l’état des provinces méridionales avant & 
pendant la guerre. Pofleffeur d’un grand 
nombre de NegreS & d’un mobilier confî- 
dérable , fur-tout en argenterie , il ne Crut 
pas après la prife de CharUJlown devoir 
expofer ces richeffes à la rapacité des An— 
glois. Il partit donc à la tête de ûoo Nè- 
gres , & fuivi d’un grand nombre de cha- 
riots qui portoient fes effets & des provi- 
fions pour fa petite armée , il traverfa 
ainli la Caroline du Sud, celle du Nord, 
& une partie de la Virginie , établilfant 
fon camp tous les foirs dans l’endroit qui 
lui paroiffoit le plus commode; il arriva 
ainfi à Tukakoe , fur la riviere de James , 

chez 


( 1*3 ) 

chez M. Randolph , riche habitant de la 
Virginie & fon ancien ami. Celui-ci lui 
donna un terrain près de fa maifon , fur 
lequel il en fit aufli-tôt conflruire une par 
fes Negres. Là il vi voit tranquillement au 
milieu de fes efclaves & de fes troupeaux , 
mais voilà qu 'Arnold & Phillips envahit 
fent la Virginie & approchent de fon nou- 
vel afyle ; aufli-tôt M. Bull de partir avec 
fes tréfors , fes troupeaux & fes Negres , 
pour le retirer dans le haut pays du côté 
de F rédéricksburg. Je lui demandai ce 
qu’il auroit fait , fi nous n’étions pas arri- 
vés tout à propos pour chaffer les Anglois , 
qui fe propofoient d’achever la conquête 
de la Virginie. Je me ferois retiré dans 
le Maryland , me répondit-il : & s’ils y 
étoient venus ? j’aurois gagné la Penfil- 
vanie , & ainfi de fuite jufqu’à la nouvel© 
Angleterre. Ne croit-on pas voir ces an- 
ciens Patriarches émigrer avec leur famille 
& leurs troupeaux, lùrs de trouver par- 
tout une terre qui les recevra & qui les 

nourira ? Le Général Bull fe difpo- 

foit à retourner dans fa patrie pour y pat 
fer déformais des jours plus tranquilles , & 
moi , après lui avoir fait quelques que- 
fiions fur les affaires du Sud, auxquelles 
il me répondit avec beaucoup de ff anchife 
& de bon fens , je me difpofai à retour- 
ner chez Madame Bowlling , où mon at- 
tente ne fut pas trompée , car on nous 
fervit un très-bon dîner , dont on nous fit 
les honeurs avec beaucoup de cordialité , 
& fans gêne & fans compliment. L’après- 




( IT 4 ) 

dïnée Mlle. Bowlling le mit au clavecin , 
& chanta comme une bonne muliciene , 
mais non pas avec une voix agréable; 
l’héritiere de Pocakunta prit une guitare 
& chanta comme une perfone qui n’eft 
pas muliciene, mais avec une voix char-' 
.mante : enfin je rentrai chez moi où j’eus 
vin autre concert , Mlle. Sauniers ayant 
bien voulu me chanter auffi quelques airs , 
& s’accompagner tantôt fur le clavecin , 
tantôt fur la guitare. 

Il falloit quiter le lendemain cette bon- 
ne maifon & cette bonne campagnie ; 
mais avant de m’éloigner de Petersburg , 
j’oblervai que cette ville eft déjà lloriffante , 
& le deviendra toujours de plus en plus, 
fa lituation étant très-favorable au com- 
merce ; t°. parce qu’elle eft placée preci- 
fement au deffous des fait rapides de XA- 
pamatock , & qu’à cet endroit même la 
riviere peut recevoir des bâtimens de cin- 
quante à foixante toneaux; 2 0 . parce que 
toutes les produirions qui naiffent au Sud 
de la Virginie n’ont pas d’autre débouché , 
&que même celles de la Caroline du Nord 
prennent peu à peu ce chemin-là , la na- 
vigation de Roanock & du détroit â'Abermale 
n’étant pas à beaucoup près auffi commode 
que celle de VApamatock & de la riviere de 
James. Malheureufement ces avantages font 
compenfés par l’infalubrité du climat. On 
affûte que dans les trois petits bourgs de 
Pocakunta , de Blandfort & de Petersburg , 
qu’on peut confidérer comme ne formant 
qu’une lèule ville , on trouve à peine deux 


C us ) 

pcrfones qui foient nées dans le lieu mê- 
me. Cependant le commerce & la naviga- 
tion y attirent toujours des étrangers ; 
d’ailleurs le iite eft agréable , & peut-être 
parviendra-t-on à rendre ce climat plus 
fain en defféchant quelques marais aux en- 
virons. 

Vifite à M. Hariffon Gouverneur de VE- 
• tat de la Virginie > & ami intime de 
M . Francklin : confiance des Virgi- 
nie-ns dans leurs chefs & les motifs de 
leur conduite . 

1) è s que j’eus fini mon dîner , j’allai 
rendre viiite à M . llariijon qui eft mainte- 
nant Gouverneur de l’Etat : je le trouvai 
établi dans une maifon fort (impie, mais 
affez fpacieufe , qu’on venoit d’accommo- 
der pour lui. Comme l’affemblée ne ftégeoit 
pas alors , rien ne le diftinguoit des autres 
citoyens : un de fes freres qui eft Colonel 
d’artillerie , & un de fes fils qui lui fert 
de Secrétaire étoient avec lui. La conver- 
fation fut libre & agréable ; il délira même 
qu’elle fût prolongée , car m'étant levé au 
bout d’une demi heure dans la crainte qu’ü 
n’eût des affaires , il m’aflura qu’il avoir 
fini toutes celles de la journée , & me pria 
de me raffeoir. Nous parlâmes beaucoup 
du premier Congrès aflemblé en Amérique, 
où il avoit fiégé pendant deux ans , & qui , 
comme je l’ai dit plus haut , étoit com- 


C Xt6 ) 

pofé de tout ce qu’il y avoit de plus dis- 
tingué alors pour la vertu & pour la ca- 
pacité. Ce Sujet de conversation nous con- 
duiiit naturellement à celui dont les Amé- 
ricains s’entretiennent le plus volontiers , 
l’origine & le commencement de la révolu- 
tion préSente. Ce qu’elle eut de particulier 
en Virginie, c’eft que le peuple de ce pays 
étoit certainement celui qui Se trouvoit le 
mieux du gouvernement Anglois. Les Vir- 
ginicns étoient plus cultivateurs que com- 
rnerçans , & leur culture étoit plus riche 
qu’in duftrieuSe. Ils poffédoient- preSque ex- 
clusivement une denrée privilégiée , le ta- 
bac; les Anglois venoient la chercher dans 
le Sein du pays , & ils apportoient en 
échange tous les objets d’utilité & même 
de luxe. Ils témoignoient une afteftion , 
une prédilection particulière pour la Vir- 
ginie, & favoriSoient ainii la diSpoSition par- 
ticulière du pays , où l’avarice & la parelSe 
ont les mêmes droits , & Se Servent Seules 
de limites l’une à l’autre. Sans doute il 
étoit difficile, de perSuader à ce peuple de 
prendre les armes , parce qu’à 300 lieues 
delà la ville de Bofton ne vouloir pas payer 
des droits pour le thé & étoit en rupture 
ouverte avec l’Angleterre. Il falloit fubfti- 
tuer l’aCHvité à la pareffe , & la prévoyance 
à l’inSouciance. 11 falloit réveiller cette idée 
à laquelle frémit tout homme élevé dans 
les principes de la conftitution Angloife , 
celle de la foumiffion à une taxe à laquelle 
on n’a pas confenti. Le cas n’étoit pas en- 
core arrivé. Les gens inftruits prévoyoient 

l * 


(il? ) 

feulement que c’étoit là le but & la con- 
féquence des premières démarches. Mais 
comment en convaincre le peuple ? Com- 
ment le décider par tout autre motif que 
la confiance qu’il avoir dans fes chefs? 
M. HariJJon m’a raconté que lorfqu’il partit 
avec MM. Jeff&rfon & Lée pour fe rendre 
à New-York, où le premier Congrès fut 
affemblé , nombre d’habitans conlidérables , 
mais peu éclairés , les vinrent trouver & 
leur dirent : » Vous prétendez qu’on veut 
y> envahir nos droits & nos privilèges, nous 
» ne le voyons pas clairement, mais nous 
» le croyons puifque vous nous en afïurez ; 
>*> nous allons nous engager dans un pas 
r> dangereux, mais nous avons confiance 
* en vous , & nous ferons tout ce que 
y» vous jugerez convenable. v> M. HanjJ'oî i 
ajouta , qu’il fe trouva très-foulagé , lors- 
que peu de temps après le Lord North 
lit un difcours , dans lequel il ne put s’em- 
pêcher de manifefter le plan du gouverne- 
ment Britannique. Ce difcours fut imprimé 
dans les gazetes , & toute l’Amérique en 
retentit. Ayant eu depuis occalion de re- 
venir en Virginie, il revit les mêmes per- 
fonnes qui lui avoient parlé avant lbn dé- 
part; elles avouèrent qu’il ne les avoit pas 
trompées , & déformais elles furent entiè- 
rement réfolues à la guerre. Ces détails par- 
ticuliers ne feront pas inutiles aux Euro- 
péens , qui voudront fe former une idée 
jufte des grands événemens auxqüels ils ont 
pris tant d’intérêt. En effet ils fe trompe- 
raient infiniment ? s’ils croyaient que tous 


( i'S ) 

les Treize-lttàts de l’Amérique ont été tou- 
jours animés du même efprit, & affectés 
des mêmes fentimens ; ils fe tromperoient 
encore davantage, s’ils penfoient que ces 
peuples fe reffemblent parle gouvernement , 
les mœurs & les opinions. Il faut être dans 
le pays , il faut en favoir la langue , il faut 
de plus aimer à converfêr & à écouter, 
pour être en état d’affeoir , même lente- 
ment, fon opinion & fon jugement. D’après 
cette réflexion, on ne doit pas être furpris que 
j’aie eu du plaifir à m’entretenir avec M. Ha - 
. D’ailleurs j’étois bien aife d’avoir lié 
connoiffance avec un homme dont le carac- 
tère elt eftimable à tous égards , & dont 
on peut faire leloge en deux mots , en di- 
fant c u’il éft ami intime de M. Franklin . Il 
voulut m’engager à dîner le lendemain chez 
lui & à paffer un jour de plus à Riche- 
mond ; mais comme cette ville n’oftroit 
rien qui pût intérefler ma curioiité * & que 
jè voulois m’arrêter encore à Weft-over , 
avant de retourner à Williamsburg , où 
j’étois preffé d’arriver, je partis le 27 à B 
heures du matin , fous la conduite du Co- 
lonel Harijfon , qui m’accompagna jufqu’à 
ce qu’il m’eût mis dans un chemin où il 
lue fût impôffible de m’égarer. Je fis 16 
milles de fuite par une grande chaleur , 
mais par un chemin très-agréable , voyant 
à chaque inftant de magnifiques habitations; 
car les bords dé la rivière de James font 
lé jardin de la Virginie. Celle de iVIad. 
B ire , où j’allois, les furpaffe toutes par la 
magnificence des bâtimens, par la beauté 


rifjon 


! 


4 


T 


( ”9 ) 

de la fituation & par l’agrément de la fo- 
cieté qu’on y trouve. 

Manière de pêcher V Ejlurgeon : defeription 
de r oïfeau mouche : conf déradons fur 
la Virginie 9 & fur T Amérique en général. 

J a journée du 29. que je pafTai toute 
entière à Wefi-over ne fournit rien d’intéref- 
fant à ce journal, fi ce n’efl: quelques connoil- 
fances que j’eus occafion d’acquérir fur 
deux fortes d’animaux d’une efpece très 
différente , les tflurgeons & les oifeaux mouches. 
Comme je me promenois au bord de la 
riviere, je vis deux Negres qui apportoient 
un immenfe efturgeon ; je leur demandai 
comment ils l’avoient pris. Ils me dirent 
que dans la faifon préfente ils étoient lî 
commuas, qu’on les preiioit aifément à la 
fenne , & qu’on en trouvoit quelquefois 
jufqu’à 15 ou 20. dans le filet; mais qu’il 
y avoit une maniéré bien plus fimple de 
les prendre, qui étoit celle qu’ils venoient 
d’employer. Ces efpeces de monftres, qui 
font très leftes dans la foirée , au point 
qu’on les voit perpétuélement fauter très 
haut au deffus de la furface de l’eau , ont 
coutume de dormir profondément pendant 
le haut du jour. Deux où trois Negres fe 
promènent alors dans un petit bateau , mu- 
nis d’une longue corde armée d’un croc 
aigu, qu’ils tiennent fufpendue comme une 
fonde ; lorfqu’ils tentent que cette efpece 

H 4 




, ( 120 ) 

de ligne eft arrêtée par un obftacle , ils 
la tirent à eux avec force , de maniéré qu’elle 
s’accroche à l’efturgeon , qui eft tiré hors 
de l’eau , ou qui après avoir fait de vains 
efforts , & avoir perdu tout fon fang , vient 
enfin floter à la furface, où il eft aifé- 
ment pris. 

Quant aux oifeaux mouches , je les voyois 
pour fa première fois , & je ne pouvois 
pas me laffer de les obferver : les murs de 
la maifon & du jardin étoient garnis de 
chevre-feuilles ; c’étoit une ample moiffon 
pour ces charmans petits animaux. Je les 
voyois fans ceffe voltiger lur les fleurs , 
où ils prennent leur nourriture, finis jamais 
fe pofer; car c’eft en fe foutenant fur leurs 
ailes qu’ils infinuent leur bec dans le calice 
de ces fleurs. Quelquefois ils fe perchent 
fur une petite branche, mais c’eft pour fe 
repofer , & ce n’eft jamais que pour un 
moment. Alors feulement on peut admirer 
la beauté de leur plumage , fur tout lorf- 
qu’ils .font oppofés au foleil , & qu’en re- 
muant la tête il font voir l’émail brillant 
de leur collier rouge, qui a tout l’éclat du 
rubis ou du diamant. Il n’eft point vrai 
qu’ils foient d’un naturel colere , & qu’ils 
mettent en pièces les fleurs dans lefquelles 
ils ne trouvent pas de miel; non feulement 
je ne l’ai vu ni à W&jl-over , ni depuis à 
Williamsburg , mais les gens du pays m’ont 
afluré qu’ils ne l’avoient jamais obfervé : 
ces oifeaux ne paroiffent qu’avec les fleurs 
& difparoifî'ent avec elles , fans qu’on fâche 
ce qu’ils deviennent. Pluiieurs perfones 


( lil ) 

croient qu’ils fe cachent &. relient engourdis 
pendant le relie de l’année. En effet il cil 
difficile de concevoir, comment leurs ailes, 
qui font li légères & fi tenues quon ne 
les aperçoit plus pour peu qu ils les agi- 
tent, pourroient rélifier au veut & les tianl- 
porter dans des climats éloignés. Ils ^ne 
font pas farouches : j’en ai vu un qu on 
avoit pris peu de jours auparavant; il ne- 
toit point elfrayé des gens qui le regar- 
doient , il voltigeoit dans la chambre com- 
me dans un jardin , & venoit fucer les heurs 
qu’on lui préfentoit , mais il n’a pas vécu 
plus de huit jours. Ces oiieaux aiment tant 
le mouvement , qu’il eft impoffible quils 
confervent la vie, fans conferver la liberté 
la plus abfolue. Il eft même très difficile 
de les prendre, à moins qu’il ne leur arri- 
ve , comme à celui dont je viens de par- 
ler , d’entrer imprudemment dans une cham- 
bre , ou d’y être pouffé par le vent. Un 
habitant du pays , qui le plaifoit à en em- 
baumer pour les placer dans ion cabinet > 
a trouvé un moyen très ingénieux de les 
tuer fons les gâter , ce qui eft fort diihci- 
le , car un grain de cendrée elt un boulet 
de canon pour un li petit animal. Il ima- 
gina de charger fon fulil avec une vei îe 
remplie d’eau. L’explofion de cette eau lu - 
fifoit pour renverfer l’oileau mouche , 
lui faire perdre tout mouvement. ^ 

Affurément on ne m’acculera pas de lui vie 
une marche oratoire , & de réfei ver les 
grands objets pour la fin de mon dilcouis , 
car c’eft ici que je finirai ce journal, il 


( ÏZ1 ') 

ferait fans doute inutile de parler de mon 
r «om à Tf Jitamsburg , à moins qu’on ne 
regardât comme une chofe digne d’être 
remai quee , que le Chikahominy , qui n’eft 
qu’une riviere fecondaire , puifqu’elle fe 
jette dans celle de James , eft pourtant iï 
“ ir g e à 6 milles de fon confluent , que j’ai 
été trois quarts d’heures à la paffer. Mais 
il on veut bien me prêter encore quelque 
attention , je terminerai ce long récit de 
mon court voyage par quelques conlidéra- 
tions fur un pays que j’ai allez parcouru 
or tuiez habité pour le bien connoître. 

Les Virginiens diffèrent eflentiélement 
des peuples qui habitent au nord & à l’eft 
de la baye , non feulement par la nature 
de leur climat , par celle de leur fol , & 
par la culture qui lui efi: propre , mais en- 
core par ce caraétere indélébile que toute 
nation acquiert au moment de fon origine , 
& qui fe perpétuant de race en race, juf- 
tifie ce grand principe , que , tout ce. qui 
e fi i participe de ce qui a été. La découverte 
de la Virginie datte de la lin du iôme. 
fiecJe, & l’établiflement de la colonie eut 
lieu au commencement du 17111e. Ces évé- 
nemens fe paflerent fous le régné d’Elila- 
beth & de Jacques premier. Alors l’efprit 
républicain & démocratique n’étoit pas en- 
core commun en Angleterre; celui du com- 
merce & de la navigation naiiïoit à peine , 
& les longues guerres avec la France & 
FE {pagne a voient perpétué fous une autre 
iorme le même efprit militaire, que Guil- 
laume le conquérant , Richard cœur de 


( 1*3 ) 

Lion, Edouard Ht, & le Prince Noir, lui 
avoient donné. On ne voyoit plus des 
Chevaliers comme du temps des croilades , 
mais à leur place nombre d’avanturiers , 
oui .fer Voient indifféremment leur patrie & 
les puifiances étrangères , des Gentilshom- 
mes qui dédaigiioient ragriculture éc le 
commerce , & qui n’av oient d autre proie {- 
üon que celle des armes ; car alors Teiprit 
militaire maintenoit les préjugés , favorable 
à la noble ffe , dont il a été long temps 
iniéparable t & bailleurs la nobleffe de Pai- 
rie étant moins commune en Angleterre , 
celle d’extra&ion avoir coniervé plus d’é- 
clat & plus de confiftance. Les premiers 
colons de la Virginie furent compofes en 
grande partie de ces militaires et de ces 
"Gentilshommes , dont quelques uns cher- 
choient la fortune & quelques autres les aven- 
tures. En effet fi fétabliflement d’une colo- 
nie exige toute 1 induftrie du commerçant 
& du cultivateur, la découverte, la con- 
quête des terres nouvel es tient plus parti- 
culiérement aux idées guerrières & t orna- 
it efques. Aulïi la première compagnie qui 
obtint la propriété exclulive de la Virgi- 
nie , fut elle compofée en grande partie des 
hommes les plus diltingués par le rang ou 
la nailïance , & quoique tous ces illuftres 
aêrionaires ne foient pas devenus colons , 
plulieurs d’entr’eux n’ont pas craint depaffer 
les mers, & l’on compte un lord DeLawar& 
parmi les premiers Gouverneurs de la V irgi- 
nie. Il étoit donc naturel que les nouveaux 
colons , remplis des principes militaires & 



C I2 4 ) 

des préjugés de la noblefle, les pôrtaffent 
au milieu même des fauvàges , dont ils 
venoient ufurper les terres ; & fans doute de 
toutes les idées Européenes, ce font celles 
que ces peuples groffiers conçurent le plus 
aifement. Je fais qu’il ne refte plus qu’un 
petit nombre de ces ancienes familles , mais 
elles ont confervé une grande coniidéra- 
tion, & la première impuliion une fois don- 
née , il n’efi plus au pouvoir d’aucun légis- 
lateur, du temps même , d’en détruire l’effet. 
Le gouvernement peut bien devenir démo- 
cratique , comme il Peft au moment prêtent , 
mais Pefprit national, l’efprit même du 
gouvernement, fera toujours ariflocratique. 
On n’en pourra pas douter, fi l’on confi- 
dére qu’une autre caufe agit encore en con- 
currence avec la première ; je veux parler 
de l’efclavage, non que ce (bit une marque 
de difiinéiion & un privilège particulier 
d’avoir des Nègres , mais parce que l’empire 
qu’on exerce fur eux , entretient la vanité 
& la pareffe, deux fortes de vices qui s’ac- 
cordent merveilleufement avec les préjugés 
déjà établis. On demandera fans doute 
comment ces préjugés ont pu s’arranger 
avec la révolution a étude, dont les prin- 
cipes font fi différens. Je répondrai qu’ils y 
ont peut être concouru , que peut être tandis 
que la nouvele Angleterre le révoltoit par 
raifon & par calcul , la Virginie fe révol- 
toit par orgueil. Je dirai encore ce ^que j’ai 
donné à entendre plus haut, c’eft que dans 
le principe l’indolence même de ce peuple 
a pu lui être utile, parce qu’il a été obligé 


( *45 ) 

de s’en raporter à un petit nombre de ci- 
toyens vertueux & éclairés , qui l’ont mené 
plus loin qu’il n’auroit été, s’il avoit mar- 
ché fans guide & confulté fes propres dif- 
politions. Car il faut avouer qu’au commen- 
cement des troubles la Virginie fe montra 
de très bonne grâce, qu’elle fut la première 
à offrir des fecours aux Boftoniens , & la 
première auüî à mettre far pied un corps 
de troupes confidérable : mais on peut ob- 
ferver auffi que dès que. la nouvele légis- 
lation fut établie , & qu’au lieu de chef on 
eut un gouvernement , alors les citoyens 
ayant part à ce gouvernement, l’efprit na- 
tional prévalut & tout alla de mal en pis. 
Ainii les Etats comme les individus naift 
fent avec une complexion particulière , dont 
le régime & les habitudes peuvent préve- 
nir les mauvais effets , mais qu’on ne peut 
jamais entièrement changer; ainfi les légis- 
lateurs , comme les médecins, ne doivent 
jamais fe flater de donner à leur gré un 
tempérament particulier au corps politique , 
mais s’atacher à connoître celui qu’ils ont 
déjà , & à combattre les inconvéniens , com- 
me à multiplier les avantages qui peuvent 
en réfulter. Un coup d’œil général fur les 
différens Etats de l’Amérique fervira à jup 
lifter cette opinion. Les peuples de la nou- 
vele Angleterre ne vinrent s’établir dans le 
nouveau monde que pour fe dérober au 
pouvoir arbitraire de leurs Monarques , 
qui à la fois fouverains de l’Etat & chefs 
de l’églife , exerçoient alors la double tyran- 
nie du defpotifme & de l’intolérance. Ce 


( 126 ) 

n’étoient pas des aventuriers , c’étoient des 
hommes qui vouloient vivre en paix , & qui 
travaillaient pour vivre; leur doctrine en- 
leignoit l’égalité & recommandoit le travail 
& l’induftrie. Comme la terre peu fertile 
par elle même ne fournilfoit que de médio- 
cres reflources , ils le livroient à la pêche 
& à la navigation , &: au moment préfent 
ils font encore amis de l’indullrie & de l’é- 
galité ; ils l'ont pêcheurs & navigateurs. 
L’état de New-ï ork & les Jerfeys furent peu- 
plés par des Hollandois néceffiteux, à qui 
la terre manquait dans leur partie , & qui 
s’occupèrent bien plus de l’économie domel- 
tique que du gouvernement public. Ces 
peuples ont confervé le même efprit ; leurs 
intérêts, leurs efforts font pour ainli dire 
individuels, leurs vues font concentrées 
dans leurs familles , & ce n’ell que par 
pure néceflité que ces familles forment un 
Etat : aulli lorfque le Général Burgoyne 
a marché fur Aibany , ce font les nouveaux 
Anglois qui ont le plus contribué à arrê- 
ter les progrès ; & li les habitans de l’Etat 
de New- York & de celui des Jerfeys ont fouvent 
pris les armes & montré du courage , c’cli: 
que les premiers étoient animés par une 
haine invétérée contre les iàuvages, dont 
les Anglois le faifoient toujours précéder , 
& que les autres avoient à fe venger des 
exces dont les troupes ennemies s’étoient 
rendues coupables lorfqu’elles avoient en- 
vahi leur pays. Si vous ‘allez plus au Sud, 
& que vous palliez la Delaware , vous trou- 
verez que le gouvernement de la Penjüva- 


( 11 7 ) 

nie dans fon origine étoit fondé fur deux 
principes très-oppofés. C’étoit un gouverne- 
ment de propriété, un gouvernement féodal 
en lui-même, ou li l’on veut patriarclral, mais 
dont l’efprit étoit la grande tolérance & la 
liberté. La famille de Penn eut d’abord la 
vaine idée d’établir une efpece d’Utopie , 
de gouvernement parfait, & enfuite celle 
de tirer le plus grand parti de fon immenle 
propriété , en attirant des étrangers de tous 
côtés. Il en eft rélulté que le peuple de la 
Peniilvanie n’a aucune identité , qu’il eft 
mêlé & confus, plus attaché à la liberté indi- 
viduele qu’à la liberté publique , plus enclin 
à l’anarchie qu’à la démocratie. Le Maryland, 
fournis d’abord au gouvernement propriétai- 
re, enfuite racheté par la couronne, a été long 
temps dans la dépendance la plus ablolue. 
Voici la première fois qu’il mérite d’être 
regardé comme un Etat , mais cet Etat 
paroit fe former fous de bons aufpices ; il 
peut être beaucoup après la révolution aftue- 
le , parce qu’il n’étoit rien auparavant. R ci- 
tent les deux Caroline s & la Géorgie ; mais 
ces trois Etats ne me font pas alfez connus 
pour les foumettre à des obfervations , qui 
peuvent n’être pas auffi juftes qu’elles me 
le parodient , mais qui lont du moins dé- 
licates, & exigent plus qu’un examen fuper- 
iiciel. Je fais lèulement que la Caroline du 
Nord, peuplée en grande partie d’Ecol- 
lois , que la pauvreté plutôt que l’induf 
trie y a conduits, eft livrée au brigandage & 
aux diffenhons intérieures i que celle du 
Sud ayant un commerce tout entier d’ex- • 


( 128 ) 

t portations , doit fon exillence à Tes ports 
de mer, & furtout à la ville de CharUstown , 
qui s’eft augmentée rapidement , & qui elt 
devenue une ville de commerce , où les 
étrangers ont abondé comme à Marfeille 
& à Amfterdam ; qu’en conféquence les 
mœurs y font douces & faciles-, qu’on y 
aime le plaiiir , les arts & la fociété , & qu’en 
général ce pays eft plus Européen que le 
refte de l’Amérique. 

Confidér ations fur l\Amérique en général. 

aintenantü cette efquiffe a quel- 
que exactitude , je demande qu’on veuille 
bien comparer l’efprit des Etats de l’Amé- 
rique avec leur gouvernement aétuel. Je 
demande qu’on le compare dans le mo- 
ment préfent , dans 20 ans , dans 50 ans 
d’ici ; je fuis perfuadé qu’encore que ces 
gouvernemens fe relfemblent tous , puis- 
qu'ils font tous démocratiques , on re- 
trouvera toujours les traces de l’efprit an- 
térieur de celui qui a préfidé à la forma- 
tion des peuples & à l’établilfement des 
nations. 

La Virginie confervera ce caractère dif- 
• tinétif plus long - temps que les autres 
Etats, foit que les préjugés foient d’au- 
tant plus durables , qu’ils font plus ab- 
furdes & plus frivoles , foit que ceux qui 
ne blelfent qu’une partie du genre humain 
foient plus remarqués que ceux qui en 
affe&ent la totalité. Dans la révolution pré- 
fente , 


V 


) 


C 149 ) 

fente , les ancienes familles ont vu avec 
peine des hommes nouveaux occuper des 
places diftinguécs dans l’armée & dans la 
magiftrature ; Les Tory s en ont même 
tiré avantage pour refroidir les moins zé- 
lés d’entre les Whiggs , mais le parti po- 
pulaire n’a pas cédé , & l’on regrette feu- 
lement qu’il n’ait pas la même aftivité pour 
combatte les Anglois que pour difputer 
des préféances. Il eft à craindre cependant 
qu’a la paix , les circonftances lui devenant- 
moins favorables il ne foit obligé de cé- 
der tout-à-fait , ou du moins de fe main- 
tenir par les faélions , ce qui troubleroit 
nëceflairement l’ordre de la fociété ; mais 
fi la raifon doit rougir de voir de pareils 
préjugés fi fortement établis chez des peu- 
ples nouveaux , l’humanité a plus à fouf- 
frir de l’état de pauvreté dans lequel vi- 
vent un grand nombre de blancs en Vir- 
ginie. C’eft là que depuis que j’ai pafféles 
mers j’ai vu pour la première fois des pau- 
vres : en effet , parmi ces riches planta- 
tions où le Negre feul eft malheureux , on 
trouve fouvent de miférables cabanes ha- 
bitées par des blancs, dont la figure hâve 
& l’habillement déguenillé annoncent la 
pauvreté. D’abord j’avois peine à m’expli- 
quer comment dans un pays, où il y a 
encore tant de terre à défricher , des hom- 
mes qui ne fe refufent pas au travail pou- 
voient relier dans la mifere; mais j’ai fu 
que toutes ces terres inutiles , ces bois im- 
menfes dont la Virginie eft encore cou- 
verte ,reconnoilfent des propriétaires. Rien 


U 


( .130 ) 

de plus commun que d’en voir qui polie» 
dent cinq ou lix mille acres de terre , mais 
qui n’en exploitent que la quantité que 
leurs Nègres peuvent cultiver. Cependant ils 
ne voudroient pas en donner , ni même 
en vendre la plus petite partie , parce qu’fis 
font atachés à leur polfeffion , & qu’ils e£ 
perent toujours augmenter par la fuite le 
nombre de leurs Negres. Ces blancs fans 
fortune, & fouvent auffi lans induftrie , 
font donc reftraints de tous côtés , & ré- 
duits au petit nombre d’acres de terre qu’ils 
ont pu acquérir; or la terre n’étant pas 
généralement bonne en Amérique, & fur- 
tout en Virginie , il en faut beaucoup pour 
défricher avec fuccès , parce que ce font les 
beftiaux qui aident & qui font vivre les 
cultivateurs. On voit beaucoup de défri- 
chemens dans l’eft , mais les portions de 
terre qu’on y acheté aifement & à très-vil 
prix , font toujours de 200 acres au moins. 
D’ailleurs dans le Sud le climat eft moins 
fain, & les nouveaux colons, .fans parti- 
ciper à la richelfe de la Virginie , parti- 
cipent aux inconvéniens du climat , & même 
à la parelfe qu’il inlpire. *• 

Au delfous de cette clalfe d’habitans il 
faut placer les Negres, qui feraient en- 
core plus à plaindre qu’eux , li leur infai- 
llibilité naturele n’atténuoit pas en quelque 
façon les peines atachées à l’efclavage. En 
les voyant mal logés , mal vêtus , & fou- 
vent accablés de travail , je croyois que 
leur traitement étoit auffi rigoureux ici que 
par-tout ailleurs ; cependant on m’a affuré 


. . C 131 ) 

qu’il étoit infiniment doux en comparaifon 
de celui qu’ils éprouvent dans les Colonies 
à lucre. En eftet , on n’entend pas habi- 
tuélement comme à St. Domingue & à la 
Jamaïque le bruit des fouets & les cris 
des malheureux dont on déchire le corps 
par lambeaux. C’eft qu’en général le peu- 
ple de Virginie eh plus doux que celui 
des Colonies à lucre , qui eft tout com- 
pofé de gens avides & preffés de faire for- 
tune 4 , pour s’en retourner enliiite en Eu- 
rope ; c’eft que le produit de la culture 
n’étant pas d’une li grande valeur , le tra- 
vail n’eîl pas exigé avec tant de fé vérité r 
& pour tout dire à charge & à décharge,* 
c’eft que les Negres de leur côté y font 
moins fourbes & moins voleurs que dans 
les îles , parce que la propagation de l’efi 
pece noire étant ici très-rapide & très-con- 
lidérable , la plupart des Negres font nés 
dans le pays , & on remarque que ceux-là 
font communément moins dépravés que 
ceux qu’011 a importé d’Afrique. Il faut aullr 
rendre cette juftice aux Virginiens , c’eft 
que plulieurs d’entr’eux traitent leurs Ne- 
gres avec beaucoup d’humanité. Il faut 
leur en rendre encore une autre , qui leur 
eft plus honorable , c’eft qu’en général ils- 
paroiffent affligés d’avoir des Negres , & 
qu’ils parlent fànt celfe d’abolir Felclavage, 
& de chercher un autre moyeu de faire 
valoir, leurs terres. Il eft vrai que cette opi- 
nion , prefqu’univerfélement établie r elb 
inlpirée par différens motifs. Les philofo- 
plies &. les jeunes gens , qui font la- plu*- 


( * 3 * > 

part élevés dans les principes de la bonne , 
philofcphie , n’envifagent que la juftice 
& les droits de l’humanité. Les peres de 
familles ,. &. ceux qui font occupés prin- 
cipalement de leurs intérêts, fe plaignent 
que leurs Negres leur coûtent très-cher à 
entrenir , que le travail qu’on en exige 
n’eft ni auffi frufîtueux , ni à aufli bon mar- 
ché que celui des journaliers ou des do- 
meftiques blancs, enhn que les épidémies ,, 
qui font très-communes, rendent leur pro- 
priété très-précaire. & leur revenu très-in^ 
certain. Quoi qu’il, en foit , il eft heureux 
que différens motifs concourent à dégoû- 
ter les hommes de cette tyrannie , qu’ils 
exercent , du moins fur leur propre efpe* 
ce , fi on ne peut pas dire dans la rigueur 
du terme, fur leur femblable ; car plus on 
obferve les Negres , plus on fe perfuade que 
la différence qui les diftingue de nous ne 
conlifte pas feulement dans la couleur- 
Au relte on ne peut pas fe diüimuler que 
c’eft: un’ point extrêmement- délicat que 
l'abolition de l’efclavage en Amérique. Les 
Negres de la Virginie font au nombre de, 
200,000; ils égalent au moins s'ils if excé- 
dent pas la proportion des blancs. Né- 
cessairement- amis d’intérêt par la conformi- 
té de leur lituation„ & ralliés par la marque 
diflinctive que Leur imprime leur couleur ; 9 
ils feraient fans, doute un peuple à part * 
& un peuple dont on ne pouroit attendre- 
ni fecours , ni vertu , ni. travail. On n’a pas 
fait alfez d’attention à la différence quii 
exille entre: lèlclavage , tel que. nous l’a- 


C *33 ) . 

vons confervé dans nos Colonies & l’efcla- 
vage tel qu’il étoit généralement établi 
parmi les anciens. Un eficlave blanc n’avoit 
d’autres motifs d’humiliation que fa condi- 
tion aftuele ; s’il étoit affranchi , il lé mê- 
loit aufli-tôt avec les hommes libres & de- 
venoit leur égal ; de là cette émulation 
parmi les efclaves , fait pour obtenir leur 
liberté comme une faveur , foit pour l’a- 
cheter du profit de leur travail. 11 en ré~ 
fulteroit' deux avantages , la poflîbilité de* 
les afranchir fans danger, & cette ambition 1 
prefque généralement établie parmi eux y 
qui tournoit au profit des mœurs & de 
l’induftrie : mais dans le cas préfient , ce’ 
n’efl pas feulement l’efclave qui eft au défi 
fous du maître , c’efl le Negre qui eftait 
defibus du blanc. L’affranchiffement ne 
peut faire ceffer cette malheureufe diftinc- 
tion ; auflî ne voit-on pas que les Negre» 
foient très-empreffés d’obtenir leur liberté ^ 
ni très-flatés de l’avoir obtenue. Les Negres 
libres vivent avec les Negres efclaves, & ne 
vivent jamais avec les blancs , de forte que 
l’intérêt feul leur fait délirer de fartir d’efi* 
clavage, lorfqu’ils ont une induftrie parti- 
culière & qu’ils veulent s’en affûter le 
produit. Il parait donc qu’on ne peut abo- 
lir l’ef clavage- qu’en fe débaraffant des Ne- 
gres , & cette mefure ne peut être prife 
que graduélement. Le meilleur moyen fe- 
rait d’exporter un grand nombre de mâ- 
les , & de favorifer les mariages des blancs 
avec les Négreffes ; pour cela* il faudrait, 
abroger la loi qui veut que l’efclàvage fe 


~ , ( *34 ) 

tranimette par les meres , ou du moins or- 
donner que toute efclave deviendroit libre 
en époufant un homme libre. Peut-être par 
relpeét pour la propriété conviendroit-iL 
d’exiger de celui-ci une compenfation , que 
la loi fixeroit , foit en travail , foit en ar- 
gent , pour indemnifer le propriétaire de 
l’efclave ; mais toujours eft-il certain que 
cette loi aidée d’un commerce moins li- 
cite , mais déjà trés-établi entre les blancs 
& les Négreffes, donneroit naiflPance à une 
race de Mulâtres qui en produiroit une 
autre de Quarterons , & ainfî de fuite , 
jufqu’à ce que la couleur fût totalement 
changée. 

En voilà aflez fur cet objet, qui n’a pas 
échapé à la politique & à la philofophie 
de nos jours. Je dois feulement m’excufer 
de l’avoir traité fans déclamation ; mais 
j’ai toujours penfé que l’éloquence ne peut 
influer que fur les résolutions du moment , 
& que tout ce qui ne fe fait qu’avec le 
temps , ne peut être fait que par la rai- 
fon. Au refte il eft aifé d’ajouter dix ou 
douze pages à ce petit nombre de reflexions, 
qu’on peut confidérer comme une fym- 
phoriie compofée feulement des parties prin- 
cipales , con corni ad libitum. 

Nous avons vu quels étoient en Virgi- 
nie les inconvéniens de l’efclavage & de 
la trop grande étendue des poffeflîons ; 
examinons à préfent le petit nombre d’a- 
vantages qui en refultent. Les Virginiens 
palfent avec raifon pour vivre noblement 
chez eux & pour être très-hofpitaliers ; ils 


. ' ,( 135 ) 

reçoivent volontiers les étrangers & les 
reçoivent' bien. C’eft que d’un côté n’ayant 
point de ville où ils puilfent fe raflembler , 
ils ne connoiflent guere la fociété que par 
les vifites qu’ils font & qu’ils reçoivent, 
& de l’autre que leurs terres & leurs efcla- 
ves leur fourniflent les denrées & les 
main-d’œuvres dont ils ont befoin, cette 
hofpitalité û renomée ne leur eft aucu- 
nement à charge. Leurs maifons font fpa- 
cieufes & bien ornées , mais les logemens 
n’y font pas commodes ; on ne craint pas 
de mettre trois ou quatre pérfones dans 
une même chambre, & celles-ci ne crain- 
gnent pas non plus de fe trouver ainlî 
entaffées , parce que ne connoiffant pas le 
befoin de lire & d’écrire , il ne leur faut 
dans toute la maifon qu’un lit , une falle 
à manger , & une falle de compagnie. La 
principale magnificence des Virginiens 
confifte en meubles , en linge & en vai& 
felle d’argent ; de forte qu’elle reffemble 
à celle de nos peres, qui n’avoient dans 
leur château ni cabinet , ni garderobe , mais 
feulement une cave bien garnie , & un beau 
buffet. Si quelques fortunes fe diffipent 
c’eft par le jeu, la chafle & les courfes de 
chevaux ; mais ces dernieres ont quelque 
utilité , en ce qu’elles encouragent l’éduca- 
tion des chevaux, dont la race efl réel- 
lement très-belle en Virginie. On voit que 
les femmes ont peu de part aux amufemens 
des hommes; la beauté ne fert guere ici 
qu’à trouver des maris , car les gens les 
plus riches ne donnent qu’une dot très- 


£ï 


• 3i c ik‘-b 


Ç 136 ) 

modique à- leurs filles, c’efl ordinairement 
la figure qui décide de leur fortune. B en 
réfulte qu’elles font fouvent coquetes & 
bégueules avant le mariage , & trilles & 
ennuyeufes apiès. La commodité d’être 
fervi par des etc laves augmente encore leur 
indolence naturele : elles en ont toujours 
un grand nombre autour d’elles pour les fer- 
vir & fervir leurs enfans , auxquels elles fe 
contentent de donner à teter. Elles s’en 
occupent ainli que leurs maris , tant qu’ils 
font petits , & les négligent quant ils font 
grands. En général on peut dire des Amé- 
ricains comme des Anglois , qu’ils aiment 
beaucoup leurs jeunes & fe foucient fort 
peu de leurs enfans. Peut-être feroit-il 
délicat d’examiner fi ce fentiment n’eft 
pas dans la nature, & fi celui qui le com- 
bat chez nous, n’efl pas .l'amour propre 
ou l’ambition ; mais on pourra toujours 
affurer avec confiance , que le foin que 
nous prenons des nôtres eft un moyen de 
nous atacher à eux , & de nous les ata- 
cher » dont on ne peut contefler la noblefle 
fit futilité. 


FIN. 





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